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Comment se comptent les années ?

D’octobre en octobre on n’a pas vu octobre venir. Déjà les journées sont plus courtes, et dans l’obscurité précoce qui fond sur Beyrouth, c’est à peine si l’on croise encore quelque chat famélique disputant, à grands feulements indignés, une arête à plus famélique que lui… On voit de moins en moins de façades éventrées. Les bris de vitres, les pierres d’effondrements qui encombraient les rues ont été déblayés. Mais sous les rares lampadaires encore vaillants, la chaussée vous a ce scintillement étrange d’un ciel inversé piqueté de mauvaises étoiles, ou d’une planète morte lapant sur l’asphalte les derniers fragments de son reflet évanoui. À travers chaque atome de cette poussière radieuse se faufile un regard qui souvent arrivait jusqu’à la mer, une rêverie tranquille de plus en plus inquiète avec le temps. Les fenêtres de Beyrouth reliaient des vies à d’autres vies. Chaque scène, chaque image qu’elles encadraient formait une suite dans le flot d’un récit commun, plus souvent haché de malheurs et de drames, de luttes et de séparations que de joies sereines dont le goût s’est peu à peu perdu dans les méandres de l’histoire.

Le 17 octobre 2019, il y a un an – mais comment se comptent les années ? – alors que la banqueroute de l’État et des banques n’est encore qu’une confidence murmurée entre riches initiés se refilant des tuyaux pour transférer leur argent ailleurs, tombe la proposition du ministre des Télécoms d’une mesure fiscale inédite, qui consiste à faire payer par les usagers les communications via internet, notoirement gratuites. La vie est déjà si chère que l’idée d’être privé de ce dernier luxe, pouvoir appeler sans se ruiner ses proches, pour la plupart expatriés, est perçue par la population comme l’offense de trop infligée par un establishment politique indifférent à ses difficultés. Ce que le commun ignore alors, c’est que l’État est déjà aux abois. Les gros comptes privés se sont envolés et le Trésor public est à sec. Nul dans les sphères du pouvoir ne daigne expliquer aux gens ce qui se passe. Et quand bien même, nul n’oserait le faire tant la catastrophe est inavouable.

En ce 17 octobre, sous le platane d’un café de village, à des centaines de lieues de Beyrouth, dans le crépuscule rose, d’un rose de crépuscule, quelqu’un allume la télévision. Une caméra suit quelques jeunes. Ils affluent vers la place des Martyrs, portant des drapeaux libanais. Ils se dirigent comme on cherche refuge, vers le groupe de bronze – deux beaux agonisants encore criblés de balles de la dernière guerre, soutenus par une allégorie manchote de la Gloire, victime d’un obus désœuvré. On est aussitôt parcouru d’un frisson. Et si, pour une fois, l’histoire allait dans le bon sens ? Et si cette jeunesse, fille de la globalisation et de l’ère digitale, allait ôter à l’association de malfaiteurs qui gouverne ce pays ses derniers oripeaux, arracher à ses serres les biens publics dont elle se gave et les âmes naïves dont elle se repaît ? Le groupe s’étoffe, devient foule, et la foule enfle et gronde, forte de la belle fraternité des foules, généreuse, exaltée, n’en revenant pas de sa propre audace. Nul n’aurait voulu, à ce moment précis, se désolidariser de la rageuse liesse, de la bruyante gestation du pays rêvé. On rejoint le torrent. Jour après jour l’improvisation s’affine, de nouveaux slogans apparaissent, d’une savoureuse irrévérence, exigeant tout en vrac (mais de qui ?) : l’abolition du confessionnalisme, une économie égalitaire, la restitution des capitaux volés… Au bout de quelques jours, on a finalement vu le système s’ébranler. Le président s’est fendu de quelques discours figés qui ont permis de constater le véritable état de l’État. Le Premier ministre a démissionné. Cependant, jouant leur survie, soutenus par leur peuple frileux, les partis confessionnels emportaient la nouvelle manche à leur tour et reprenaient les rênes, vers nulle part. L’effondrement économique auquel s’est ajoutée la tragédie du port a fait le reste. Mais si, après tout, une révolution n’est qu’une rotation sur soi-même, on dira, le 17 octobre 2020 qui pourrait voir le retour hautement symbolique de Hariri, que celle-ci est accomplie. L’expérience vécue a resserré le tissu social et raffermi solidarité et sens civique. Tandis que le système achève de pourrir, le peuple libanais mûrit.


D’octobre en octobre on n’a pas vu octobre venir. Déjà les journées sont plus courtes, et dans l’obscurité précoce qui fond sur Beyrouth, c’est à peine si l’on croise encore quelque chat famélique disputant, à grands feulements indignés, une arête à plus famélique que lui… On voit de moins en moins de façades éventrées. Les bris de vitres, les pierres...

commentaires (6)

"Nul dans les sphères du pouvoir ne daigne expliquer aux gens ce qui se passe. Et quand bien même, nul n’oserait le faire tant la catastrophe est inavouable." Bien au contraire! L'autorité suprême nous promettait en juillet 2019 que les choses allaient s'améliorer petit à petit, alors que "Ramsès XII" disait encore aux journalistes en septembre qu'il ne fallait pas s'inquiéter sur le sort de la livre libanaise... Mais qu'importe! On a toujours le plaisir de savourer les articles de Fifi Abou Dib

Georges MELKI

11 h 42, le 16 octobre 2020

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Commentaires (6)

  • "Nul dans les sphères du pouvoir ne daigne expliquer aux gens ce qui se passe. Et quand bien même, nul n’oserait le faire tant la catastrophe est inavouable." Bien au contraire! L'autorité suprême nous promettait en juillet 2019 que les choses allaient s'améliorer petit à petit, alors que "Ramsès XII" disait encore aux journalistes en septembre qu'il ne fallait pas s'inquiéter sur le sort de la livre libanaise... Mais qu'importe! On a toujours le plaisir de savourer les articles de Fifi Abou Dib

    Georges MELKI

    11 h 42, le 16 octobre 2020

  • C’est tellement beau et poétique qu’on est tenté d’en faire un hymne à la gloire du Liban et non comme une épitaphe sur le tombeau de notre beau pays inégalable.

    Sissi zayyat

    19 h 45, le 15 octobre 2020

  • Je vas réfléchir à ta question. Comment se comptent les années? En siècles? En secondes? En crépuscules roses? En clairs de lunes? En éclairs et tonnerres?

    Fady Noun

    19 h 34, le 15 octobre 2020

  • waw!!!! D'où viens-tu mon ange?

    Fady Noun

    19 h 06, le 15 octobre 2020

  • Bravo pour la richesse de votre verbe et la force du propos, votre déclaration montre qu'il reste encore une pleine liberté de pensée et d'expression, une valeur rare par ces temps obscurs qui n'a pas encore été volée

    Frapier Sébastien

    15 h 42, le 15 octobre 2020

  • Je ne sais pas combien le peuple Libanais mûrit. Grattez un peu et celui-là vous dit Kellon Yaani Kellon c’est très beau mais Aoun pas touche hein, tandis que cet autre vous sort la même rengaine en remplaçant Aoun par Geagea. Ou Nesrallah ou Jumblatt et le reste de la clique. On n’est pas sorti de l’auberge ni c’est demain la veille! On est cuits :((

    Fady Challita

    04 h 08, le 15 octobre 2020