J’ai entendu le sifflement strident, cet instant où Beyrouth et toutes nos âmes ont basculé. Cette dernière seconde qui nous retenait au bord du précipice et celle juste après qui nous a projetés en un souffle dans l’abîme. Nous avions rendez-vous avec les enfers. Malgré nos jeux fins d’équilibristes, nous avons plongé, tous ensemble, les présents comme les absents, et les éloignés.
Oui, j’ai entendu, d’abord de loin. Et puis, ce matin, j’ai ressenti l’explosion dans tout mon être.
J’ai pleuré, écrit, chanté, vaqué, souri à nouveau, marché, pour ne pas laisser l’horreur m’atteindre et déteindre sur ce que j’ai réussi à construire loin, à l’abri, sur une terre ferme et sûre. Je n’ai pas voulu laissé grandir l’ombre et les fantômes sur les visages fins de mes innocents enfantés ailleurs, bien loin.
Et, en dépit des efforts, malgré la distance de l’espace et du temps, ce matin le gouffre me happe. Lentement, doucement.
J’ai moi aussi rendez-vous avec mes enfers.
Si l’avenir s’est fendu d’un seul coup, explosé en éclats pour vous ; pour moi et peut-être pour d’autres comme moi qui ont fait leurs valises il y a bien longtemps.
Entendez dans mon lointain souvenir le bruit soufflé d’un bagage qu’on referme, le baiser qui claque sur une joue, des larmes qu’on ravale derrière la fierté et l’espoir de ceux qui nous poussent à bout de bras. Déjà clivés, déjà mitigés – pour nous déjà partis, la secousse ébranle aussi. Pour nous un peu plus loin de l’épicentre, la terre commence à peine à s’ébranler sous nos pieds.
Il y a les fougueux, les courageux, les esprits libres qui se sont envolés au secours tout de suite.
Moi, je n’y arrive pas.
Et pourtant, l’appel bourdonne dans mes oreilles.
Mais je n’y arrive pas. Prisonnière.
Étranglée par la frayeur que le piège se referme, que le trou béant de notre terre m’engloutisse.
Les avions font les allers-retours avec souplesse, mais ce voyage de passage m’épuise, m’assomme. À chaque fois. Toutes les fois.
Tout dans ce processus est accouchement douloureux.
Laisser le quotidien tranquille et chronométré me noue le ventre, m’étrangle. Atterrir, pénétrer ce qu’un jour j’ai voulu laissé derrière est une immersion lente et éprouvante.
Avant que ne s’épanouissent les moments de grâce et de joie.
Mais à peine les tourments apaisés, il faut à nouveau se rassembler et à nouveau se détacher. Repartir me broie le cœur. Ballet incessant de tourments. Tel Sisyphe condamné à porter cette perpétuelle déchirure, cet éternel fardeau qu’est la double identité, comme si la passion et la sécurité ne pouvaient s’entendre à vivre ensemble, ni sur ma terre ni dans mon cœur.
Il y a ceux qui se déchirent sur place, jetant à la face de l’autre les démons du désespoir.
Il y a ceux qui piétinent les braises de leur vie, le cœur en lambeaux sous les huées de leurs frères pour tenter une survie dans cet ailleurs.
Il y a ceux de l’ailleurs, impuissants, rongés par la tristesse et la colère. Peut-être que, comme moi, ils tanguent entre le besoin de se protéger en érigeant des murs de cynisme teints de froid réalisme et le besoin de pleurer pour laver toute la poussière et le sang de nos frères, mais aussi de ceux avant nous, encore… Et toujours ?
Moi, je ne parviens pas à larguer les amarres et venir grossir les rangs de la rage. J’ai peur de brûler mes ailes, de manquer d’air et de me noyer dans le chagrin, le mien, le vôtre, le nôtre.
Ailleurs, la vie est plus douce, mais en m’arrachant les racines, je bats de l’aile. Sous l’esprit tranquille, brûle le cœur. L’enfer est ici et ailleurs.
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