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Culture - Rencontre

« Mourir était différent » : la vie entre deux virus selon Rabih Alameddine

Le romancier libanais revisite son premier roman « Koolaids » (Picador, 1998) à la lumière du coronavirus et réfléchit à la mort en période de pandémie.

« Mourir était différent » : la vie entre deux virus selon Rabih Alameddine

Rabih Alameddine : « Jusqu’à ce que Rock Hudson attrape le sida, personne n’en parlait. » Photo AFP

Pour Rabih Alameddine, la vie n’a pas beaucoup changé pendant le confinement lié au coronavirus. Même avant la pandémie, ses proches et lui-même sortaient rarement. « Je suis né ainsi, explique l’écrivain libano-américain de soixante ans depuis sa maison à San Francisco. Nous ne quittons jamais la maison et c’est principalement parce que nous nous sentons en sécurité à l’intérieur. »

La vie lui a donné plein de raisons de rester à l’intérieur. Comme c’est le cas pour de nombreux hommes homosexuels de sa génération, le coronavirus n’est pas la première épidémie pour Alameddine. La désinformation et la peur sont les deux points communs qu’il observe entre la crise du sida aux États-Unis et la pandémie du Covid-19.

Son premier roman, Koolaids : the Art of War (Koolaids : l’art de la guerre), publié en 1998, décrit la décimation d’une génération de jeunes hommes lors de deux grandes catastrophes des années 80 : la guerre civile libanaise et l’épidémie du sida à San Francisco. L’écrivain a vécu les deux en première ligne.

« Quand j’ai commencé à voir mourir mes amis, j’ai voulu écrire un livre où tous les personnages mouraient dès le début du roman, tout du moins dans les vingt-cinq premières pages », raconte Mohammad, un personnage de Koolaids qui rappelle une version à peine déguisée d’Alameddine. Grâce à la structure antichronologique du roman, de nombreux personnages de Koolaids meurent en effet dès les premières pages, alors que d’autres meurent lentement du VIH.

Les ravages causés par le sida et observés à San Francisco ne cessent de hanter Alameddine tout comme ils hantent le protagoniste de son roman The Angel of History (L’ange de l’histoire), publié en 2016. Jacob, un poète arabe et homosexuel, ne peut échapper au chagrin qu’il a vécu pendant ce fléau. « Le sida était une rivière sans lit qui coulait sans bruit et inexorablement dans ma vie », se lamente-t-il.

Pourtant, même un écrivain si familier avec la souffrance et le deuil a du mal à comprendre l’actuelle pandémie du coronavirus. Ce qui tourmente le plus Rabih Alameddine à propos du Covid-19, c’est la solitude dans la mort. Au cours de cette pandémie, la nature de la contagion impose un niveau d’isolement physique que les homosexuels de sa génération n’ont jamais connu.

« Sans personne pour leur tenir la main »

En tant que jeune homme vivant à San Francisco, ville des plus touchées par le sida, Rabih Alameddine avait l’habitude de participer aux efforts du « projet Shanti ». L’un des services de cette organisation consistait à jumeler des victimes du sida avec des bénévoles afin qu’ils soient accompagnés pendant leurs derniers jours. « Les volontaires étaient formés pour s’asseoir avec les victimes du sida et les écouter dans leurs derniers moments », se rappelle-t-il. « La mort était différente », déclare-t-il simplement. « Les communautés gay et lesbienne se sont réunies et, très rapidement, plus personne ne mourrait seul. » L’écrivain frémit en pensant aux nombreuses personnes âgées qui, ces derniers mois, meurent « sans personne pour leur tenir la main ».

Même ceux qui n’avaient pas bénéficié de l’indispensable réseau de solidarité du « projet Shanti » avaient généralement des amis autour d’eux au moment de leur mort. « Certes, beaucoup d’hommes ont vu leur famille les renier, mais leurs amis étaient toujours là. Aujourd’hui, avec le Covid-19, c’est absolument horrible, car ils ne peuvent être dans la même pièce lorsqu’ils meurent. »

Pourtant, bien que les patients atteints du coronavirus puissent manquer de soutien physique de leurs proches dans ces moments difficiles, ils bénéficient au moins d’une vaste solidarité. Les malades du sida, en revanche, n’ont pas eu cette chance.

« Le sida a toujours été associé aux marginaux, aux personnes que la culture dominante méprise : les homosexuels et les toxicomanes », se souvient Rabih Alameddine. Personne ne se souciait du mystérieux virus – d’abord connu sous le nom de « Gay-Related Immune Deficiency » (GRID), le syndrome d’immunodéficience relative aux gays, et plus tard comme « la peste gay » – jusqu’à ce qu’il commence à toucher des hétérosexuels blancs, ajoute l’écrivain. « Il n’y avait aucune couverture médiatique. Ainsi, beaucoup de gens ont été infectés, car ils n’étaient pas informés. Jusqu’à ce que Rock Hudson attrape le sida, personne n’en parlait. »

Dans Koolaids, de nombreux personnages déplorent la négligence des médias de masse concernant les deux crises qui brisent leur vie. Le roman contient de nombreuses parodies de reportages biaisés et incomplets, d’e-mails faussés et de diatribes politiques. Souvent, ces extraits et coupures de presse ne sont pas vérifiés ou remis en cause, laissant le lecteur démêler (ou pas) le vrai du faux.

« Pendant très longtemps, de nombreuses personnes ont été infectées, parce que personne ne savait rien de quoi que ce soit. Il y avait des informations dans quelques journaux gays, mais si vous étiez au fin fond de l’Indiana, comment auriez-vous pu savoir ce qu’il y avait dans un journal gay ? »

Le désintérêt de la société pour le sida était mortel. Mais le silence a des effets plus sournois, tels que la propagation de la désinformation. Dans l’une des nombreuses séquences fragmentées de Koolaids, un personnage masculin à San Francisco est indigné que sa femme ait pu partager de la nourriture avec son frère séropositif. Excédé par sa compréhension biaisée de la transmission du VIH, le partenaire du frère fulmine : « Ni Christopher ni moi ne sommes ici pour être votre service d’éducation sur le VIH ou le sida. »

Il est vrai qu’on ne peut aucunement reprocher aux médias de masse contemporains de nous sous-informer à propos de la pandémie du coronavirus, mais la ruée vers l’information recèle aussi ses propres pièges. Les années 1980 auraient-elles été plus faciles à traverser avec internet ? Rabbin Alameddine n’y croit pas trop. « Nous aurions pu être différents et l’information aurait pu se répandre plus rapidement. Mais il en aurait été de même avec la désinformation. »

*Traduit de l’anglais par Jeanne et Anne Ghanem.


Pour Rabih Alameddine, la vie n’a pas beaucoup changé pendant le confinement lié au coronavirus. Même avant la pandémie, ses proches et lui-même sortaient rarement. « Je suis né ainsi, explique l’écrivain libano-américain de soixante ans depuis sa maison à San Francisco. Nous ne quittons jamais la maison et c’est principalement parce que nous nous sentons en sécurité à...

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