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Plus elle est blessée, plus elle nous attache

Malgré tout, malgré destructions et défigurations, malgré la culture de violence entretenue par les chefs de faction représentés au pouvoir – et leurs publics décérébrés, paranoïaques et sans cesse chauffés à blanc – ; malgré la disparition graduelle de tout ce qui représentait une certaine douceur de vivre ; malgré ce réveil arrêté sous des confettis en forme d’éclats de verre ; malgré le départ ou l’aspiration au départ de toute une génération poussée à franchir l’horizon avant qu’il ne se ferme… malgré tout, il reste encore à ce pays une forme d’intégrité, pour peu qu’on y force l’espérance.

Ville-blessure, ville-symptôme, Beyrouth concentre en elle toute la souffrance et toute la déchéance du Liban. Tour à tour lacérée par les guerres et déformée par les constructions sauvages, abusée par des dirigeants dont elle subit la corruption dans sa substance même et dans ses infrastructures en fin de course, elle est victime de tant de malveillance qu’il n’est pas jusqu’au hasard dont elle n’attire la cruauté. Ces badauds qui viennent se photographier devant les ruines du port ne sont certainement pas des habitants de la ville. On ne peut pas avoir vécu l’explosion de Beyrouth et trouver à sourire en passant devant les silos éventrés, les immeubles saccagés où des figures familières ont trouvé la mort, les vieux quartiers, désormais détruits, qui ont offert aux convalescents que nous étions, de tant et tant de terreurs, leur giron réconfortant. À y regarder de près, la joie retentissante qui faisait de la ville une attraction était convulsive comme une agonie. Dans ses soirées délirantes, Beyrouth était Venise accablée par la peste, célébrant des carnavals qu’elle pressentait éphémères. Pour le monde entier, la capitale de la fête était une curiosité. Pour ses habitants, elle était douleur exquise, diffuse, impossible à situer ; une part de mort, une part de survie ou de vie à haute dose brûlée par tous les bouts sous l’anesthésie du déni. Depuis combien de temps sommes-nous ainsi, déployant des énergies surhumaines à prouver notre existence, nous contemplant les uns les autres avec émotion, nous cherchant du regard et des mains, chacun de nous trouvant dans l’autre confirmation de sa propre réalité ? Beyrouth avait fini par nous marginaliser. Avoir vécu dans cette exaspération des sens rend difficile l’adaptation à la normalité. Nous n’attirions que des fous de notre espèce qui repartaient chez eux insomniaques et déchirés, plus habités par la ville que l’ayant habitée, incapables de retrouver la sécurité d’une routine. En revanche, ceux qui ne se laissaient pas gagner par le mal de Beyrouth y vivaient dans la colère de voir sans cesse leur intelligence bafouée. Force est de constater que plus elle est blessée, plus elle nous attache, cette ville qui nous draine et dont nous sommes la chair. Elle nous épuise en même temps qu’elle nous sculpte. Elle emporte notre raison, mais réveille en nous le meilleur dont l’humanité soit capable. Elle nous contraint à l’inquiétude, mais nous la rend nécessaire. Elle nous effraie à nous rendre lâches, mais, brusquement, secoue en nous un courage insoupçonné. Elle nous balance entre résignation et indignation, et en fin de compte, nous rend rebelles à toute gouvernance imbécile ou sectaire. Quelle que soit son appartenance ou son affiliation, un vrai Beyrouthin n’est jamais l’ennemi d’un autre Beyrouthin. Chacun renifle en l’autre la trace de sa propre matrice et la fraternité des sans-pareils. On vexerait Platon, mais nul n’entre ici s’il est géomètre. Ici, on gère à l’intuition et on se fie à l’instinct.

Pour un peu de paix, il faudra chercher ailleurs. Dans la montagne où déjà la vigne se dore. Où les platanes ont jauni. Où la brume chargée de résine parfume le silence du soir. Où la Lune roule sur l’ombre des collines. Hors de Beyrouth, on est déjà dans un autre pays.


Malgré tout, malgré destructions et défigurations, malgré la culture de violence entretenue par les chefs de faction représentés au pouvoir – et leurs publics décérébrés, paranoïaques et sans cesse chauffés à blanc – ; malgré la disparition graduelle de tout ce qui représentait une certaine douceur de vivre ; malgré ce réveil arrêté sous des confettis en forme...

commentaires (5)

Ces propos m’émeuvent, et un sanglot étouffe tous les mots. Si seulement les libanais, toute classe et toute religion confondues pouvaient entendre ce cri d’espoir qui restent tapît aux fond de chaque esprit libanais et qui attend que ce rêve de solidarité et de patriotisme soit un sentiment collectif et devient une vérité et non un fantasme pour vaincre tous nos maux.

Sissi zayyat

21 h 24, le 18 septembre 2020

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Commentaires (5)

  • Ces propos m’émeuvent, et un sanglot étouffe tous les mots. Si seulement les libanais, toute classe et toute religion confondues pouvaient entendre ce cri d’espoir qui restent tapît aux fond de chaque esprit libanais et qui attend que ce rêve de solidarité et de patriotisme soit un sentiment collectif et devient une vérité et non un fantasme pour vaincre tous nos maux.

    Sissi zayyat

    21 h 24, le 18 septembre 2020

  • C’est très beau. Mais le Libanais, et à fortiori le Beyroutin, ne sont pas des victimes. Ils sont complices puisqu’ils ont eux-même voté pour ces gens. Puisse cela nous servir de leçon à l’avenir. Majoritairement s’entend, nous sommes dans une "démocratie", non?

    Gros Gnon

    06 h 30, le 18 septembre 2020

  • TRES JOLI MAIS DANS LE FOND SI TRISTE D'AVOIR CETTE VERITE A ECRIRE ET A LIRE

    LA VERITE

    14 h 55, le 17 septembre 2020

  • ELAN POETIQUE TRES APPRECIABLE. MAIS VOUS OUBLIEZ DANS VOTRE SIMULACRE D,ESPOIR QUE VOUS PRECHEZ LE CANCER ET LA GANGRENE QUI RONGENT CE PAUVRE PAYS ET SON PEUPLE SANS ESPOIR DE S,EN DEBARRASSER JUSQU,AUX OS. A MOINS QUE LES LIBANAIS SANS RETARD EN DEBARRASSENT LE PAYS CHIRURGICALEMENT.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    09 h 37, le 17 septembre 2020

  • la nouvelle lune aujourd'hui. Bien inspirée...

    Massabki Alice

    08 h 48, le 17 septembre 2020