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Une ville à réinventer

Elle n’a même pas trente ans, M. Elle est belle, pleine de talent, de bienveillance et de compassion. Comme la plupart des créatifs de sa génération, elle avait adopté entre Gemmayzé et Mar Mikhaël une de ces vieilles maisons rescapées de la guerre libanaise dont l’architecture entre deux cultures exprimait à elle seule, dès l’origine, l’identité hybride de ce pays. Là, comme tous les artistes de son âge, elle avait rejoint la faune qui avait créé de toutes pièces un microcosme en phase avec ce siècle. Plasticiens, réalisateurs, photographes, musiciens, publicitaires, couturiers, stylistes, architectes ou cuisiniers, ces inventeurs dans tous les domaines, sans cesse tourmentés par les crises incessantes d’un pays non gouverné, avaient tracé face au port les contours de leur île. De jour y régnait une activité aussi sage que fébrile. Dans le secret des ateliers prenaient forme des concepts égalitaires, inclusifs, respectueux de l’environnement, pliés à la durabilité, soucieux de l’avenir de la planète, porteurs de messages d’avant-garde et de promesses de changement. La jeune scène artistique beyrouthine, précisément ancrée dans ces quartiers où survivaient des traditions lentes et conviviales, entre ces demeures immémoriales dont certains habitants avaient quasiment l’âge des pierres blondes et des plants de jasmin, puisait son inspiration à ce passé opiniâtre et à son intangible sérénité. De nuit, c’était comme si le décor tout à coup basculait dans une autre dimension. Sur la longue artère longeant un fleuve disparu, parfois trahi par des montées d’eau à travers la végétation résiduelle qui borde encore quelques impasses en amont ; dans l’obscurité zébrée de trains fantômes filant, au départ de la gare désaffectée, vers les confins de l’Europe ou du Hedjaz, ils libéraient leurs démons. Aux matinées studieuses il fallait des lieux de fusion et de conversation. À l’obscurité il fallait le bruit conjurateur, les rythmes barbares, les confidences dites à l’oreille, la scansion des cœurs et des corps, les insomnies heureuses. Oui, ce carré de la ville aujourd’hui sinistré avait ses us et coutumes, son exception culturelle, sa librairie consacrée où l’on trouvait des publications éclectiques, ses cafés créatifs et ses révélations musicales d’où partaient des modes qui finissaient de loin en loin par gagner tout le pays et au-delà.

M. n’a pas compris comment le toit est brusquement tombé sur ses épaules. Elle n’a pas compris pourquoi cet homme se mourait, noyé dans son sang, sur les marches de l’escalier, pourquoi aucun hôpital ne pouvait soigner ses propres plaies béantes, ni pourquoi, enfin arrivée dans un service d’urgence où on l’a placée dans un fauteuil roulant, elle s’en est retrouvée déplacée et posée sur le trottoir par un urgentiste portant un cas plus grave que le sien. Le temps a-t-il passé depuis cet instant indescriptible où le monde a révélé à quoi pouvait ressembler sa fin ? Quelle différence entre le sommeil et l’éveil quand tous deux sont troublés de cauchemars et de visions insoutenables qui sans cesse la tourmentent ? Parfois la douleur se fait plus sage. Hier, elle m’a dit ces mots qui ressemblent à des larmes : « Parlerons-nous un jour de Gemmayzé comme nos parents parlent de leur âge d’or, leurs nuits aux Caves du Roy, le Phoenicia dans sa première mouture, Hamra au temps des premiers cafés-trottoir, le Saint-Georges quand la mer était accueillante ? »

Il y aura eu ce moment unique dans le bref sursaut de Beyrouth après sa guerre où l’énergie de la jeunesse a réinventé une forme de joie qui était la vie même. On voudrait, malgré l’espérance déçue de trouver encore un cœur qui bat sous les ruines, revoir surgir le décor tel qu’il était hier, avec les vieilles voûtes de ses restaurants comme autant de bras ouverts, avec ses petits marchands de fleurs et ses vieux cheminots dévidant leurs incroyables histoires, avec ses épicières désabusées sur les contreforts où s’alignaient les élégantes demeures palatines. On voudrait croire qu’il ne suffit pas de quelques secondes pour faire un passé, que Beyrouth n’est pas une illusion. Les mains dans la chair de la ville, dans sa poussière et ses débris, les pas funambules sur la voie lactée que forment encore, la nuit, les débris de verre sur le macadam, on y revient. Oser ouvrir les yeux sur les béances. Affronter le terrible effacement de ce qui fut. Jurer avec M. que tout reviendra, même si rien ne sera pareil. Autrement. Nous sommes condamnés à sans cesse changer d’angles et de points de vue. Mais des Caves du Roy au Tequila, l’esprit demeure.


Elle n’a même pas trente ans, M. Elle est belle, pleine de talent, de bienveillance et de compassion. Comme la plupart des créatifs de sa génération, elle avait adopté entre Gemmayzé et Mar Mikhaël une de ces vieilles maisons rescapées de la guerre libanaise dont l’architecture entre deux cultures exprimait à elle seule, dès l’origine, l’identité hybride de ce pays. Là,...

commentaires (4)

EN DEUX MOTS LES LIBANAIS ASPIRENT A LA RENAISSANCE DE BEYROUTH MAIS AUSSI DE TOUT LE LIBAN LOIN DES CORRMPUS VOLEURS ET DES MERCENAIRES.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

19 h 45, le 10 septembre 2020

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Commentaires (4)

  • EN DEUX MOTS LES LIBANAIS ASPIRENT A LA RENAISSANCE DE BEYROUTH MAIS AUSSI DE TOUT LE LIBAN LOIN DES CORRMPUS VOLEURS ET DES MERCENAIRES.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    19 h 45, le 10 septembre 2020

  • Bien sûr il faut se relever. ""Beyrouth mille fois morte et mille fois revécue"" écrivait N. Tuéni. Dans le renouveau, il y aura un musée de la crise, et de l’horreur économique, et de l’incompétence de dirigeants qui nous ont menés à "mauvais port". Dans le renouveau, et avant qu’on ne chercher à tourner la page, vivement une stèle, une plaque commémorative, au cœur de Beyrouth, où sont inscrits dans le marbre le nom de ceux et celles qui sont tombés le 4 août 2020. Des noms sans aucune distinction d’origine, de confession, religion ou autre. Nous sommes tous dans le même enfer. Gloire à eux et paix sur leur cendre.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    12 h 54, le 10 septembre 2020

  • Très bel article poétique qui remémore le passé récent (40 ans), dans sa nostalgie on aperçoit une lueur d’espoir qui pointe à l’horizon et, qui nous invite à rêver d’un Liban meilleur qui surgit de ses cendres. Merci Madame de cette démonstration d’optimisme.

    Le Point du Jour.

    12 h 14, le 10 septembre 2020

  • SUPERBE !J.P

    Petmezakis Jacqueline

    10 h 45, le 10 septembre 2020