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Nos lecteurs ont la parole

Impliquer activement la population des quartiers sinistrés à l’opération de reconstruction

Il y a dans la déflagration du 4 août comme une balle qu’on a administrée à un corps malade, très malade, sujet déjà à des maux de plusieurs ordres : humain, urbain, social, culturel et psychologique. Une région entière part en fumée sans sommation, sans crier gare ; ce choc couronne une longue période d’inconscience politique chronique et criminelle. Morts, blessés, handicapés ou ruinés, voilà de quoi est composée cette nouvelle population, vivant dans une région brisée et fracturée dont les stigmates subsisteront sans doute des années.

Le mal subi aux plans architectural et infrastructurel n’est pas moindre que celui qu’a subi et va longuement endurer le tissu socio-culturel de la région sinistrée. L’insécurité qui hante les habitants va les inciter à migrer vers d’autres régions en mesure de les abriter, laissant ainsi leur cité à la merci des vautours de la promotion immobilière. Ces derniers vont exploiter le drame et acquérir des biens-fonds que leurs propriétaires risquent fort de céder, poussés à cela par le désespoir ou le besoin.

Cette mutation implique une dimension gravissime, car si les jolies maisons sont restaurées et réhabilitées, leurs habitants – et en particulier ceux des autres maisons « moins jolies » – ne le seront pas. Ils ne le seront pas aux plans existentiel, moral et émotionnel. Et comme « la rue est le cordon ombilical qui relie l’individu à la société », une mutation sociale conséquente à la désertion des habitants traditionnels de leur région est une garantie certaine de la perte à moyen terme du caractère de ces quartiers, ces quartiers qui sont les gardiens de la mémoire de la ville.Pas si étendus mais si caractérisés sont les quartiers de Gemmayzé, Mar Mikhaël, Badaoui, la Quarantaine… À la seule divulgation de leurs noms surgissent images, symboles, emblèmes et surtout une atmosphère. Cela est dû à l’existence d’une dialectique et d’une interaction spontanées survenues les dernières années entre les habitants, les investisseurs et les contraintes de la proximité d’un centre-ville qui n’a jamais réussi à le devenir.

Pourquoi ? Justement parce qu’il a été vidé de ses habitants, ingrédients incontournables pour toute mutation dans la continuité, forte d’un solide ciment social. Le cas de ces zones sinistrées est radicalement différent de celui du centre-ville puisque les habitants qui y sont toujours ont contribué les dernières années à une « re-fabrication » de leurs quartiers. Ce cas de figure porte en lui un potentiel de renouveau exceptionnel si les erreurs du passé sont déjouées. C’est-à-dire si les habitants constituent des acteurs essentiels du renouveau à imaginer. Ces habitants sont le sang qui coule dans cette cité et qui refera battre son cœur.

S’il existe dans la zone un parc immobilier de quelques six mille bâtiments touchés, dont une centaine à caractère patrimonial, ma préoccupation porte surtout sur les cinq mille neuf cents immeubles ordinaires suppliciés. Pourquoi ? Parce que les constructions patrimoniales trouveront sans doute auprès d’organismes et de mécénats les contributions pour les restaurer. Phénomène naturel car ce patrimoine est perçu comme culturellement sien par tous les Libanais.

Mais les autres ? Les autres dont les maisons n’appartiennent qu’à eux seuls, soudainement dépouillés d’ascenseurs, de vitrages, d’eau, et qui constituent l’écrasante majorité de la population meurtrie : quelque trois cent mille personnes : vieillards, malades et enfants, qui va les prendre en charge ? C’est là que réside la vraie tragédie. Mais c’est là aussi que réside l’espoir et l’opportunité de réussir une opération exceptionnelle… avec l’apport actif de cette population. Une contribution technique, consultative, participationniste, représentative. Opération qui consiste, au lieu de lancer sondages et enquêtes stériles car effectués à chaud et ouverts à interprétations, à intégrer les habitants et les spécialistes entre eux à l’élaboration d’un devenir. Les habitants ainsi intégrés à ce processus se réconcilieront et s’attacheront à leur ville mutilée.

Cette vision n’est ni romanesque ni utopique, comme certains sont tentés de croire. Il existe tout un arsenal de mécanismes et d’outils juridiques et financiers susceptible d’être mis en place. Ces outils doivent être fabriqués en tenant compte de nos législations propres et de nos expériences vécues depuis que se poursuit le martyre de Beyrouth. Ne surtout pas transposer des modèles étrangers dans leur intégralité en oubliant – par paresse ou par manque de foi en nous-mêmes – qu’en l’espace d’un temps record Beyrouth n’a fait que se refaire.

Les énergies dévoilées depuis le 17 octobre par les acteurs de la société civile, intelligente, créative, ambitieuse et audacieuse, et qui se prouvent de jour en jour me laissent avoir foi dans ce que j’avance. Il est préférable de traiter avec ces brigades de balayeurs et d’organisateurs tous d’une efficacité redoutable plutôt qu’avec des ronds-de-cuir qui disent – par confort – non à tout.

Pour revenir aux bâtiments patrimoniaux, puisqu’ils sont les représentants vivants de notre riche et lointain passé, répétons-le : ils étaient déjà malades. Bien avant de recevoir ce coup de grâce, leur sauvegarde se heurtait depuis des années à l’éternel dilemme de la pression financière et foncière : autour d’eux s’érigeaient des projets séduisants au plan financier, tandis qu’eux se morfondaient à payer seuls le prix du patrimoine. Pourquoi ? Parce que l’État, incapable de juguler la spéculation foncière, de procéder à des indemnisations ou à des expropriations, et surtout en panne absolue d’une quelconque vision, laissait les propriétaires dans une situation cornélienne les poussant à en arriver à rejeter et même à haïr leur propre patrimoine au lieu d’en être fier, de le protéger et de réaliser le privilège qu’ils ont d’y vivre. Et lorsqu’une solution s’entrevoyait sur le trépas de dizaines de bâtiments, comme celle qui consistait à transférer le coefficient de construction, ladite solution succombait fatalement dans les méandres surréalistes de nos structures administratives et politiques.

Durant sa séance du mercredi 19 août, le Conseil supérieur de l’urbanisme, pour pallier le danger de la transformation sauvage de la zone, l’a mise sous étude. Cette mesure protège pour un temps la zone sinistrée. Mais cette action s’avérera totalement inutile et vouée à l’échec si elle ne constitue pas une genèse pour des actions à entreprendre, comme décrit plus haut.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.

Il y a dans la déflagration du 4 août comme une balle qu’on a administrée à un corps malade, très malade, sujet déjà à des maux de plusieurs ordres : humain, urbain, social, culturel et psychologique. Une région entière part en fumée sans sommation, sans crier gare ; ce choc couronne une longue période d’inconscience politique chronique et criminelle. Morts, blessés, handicapés ou ruinés, voilà de quoi est composée cette nouvelle population, vivant dans une région brisée et fracturée dont les stigmates subsisteront sans doute des années. Le mal subi aux plans architectural et infrastructurel n’est pas moindre que celui qu’a subi et va longuement endurer le tissu socio-culturel de la région sinistrée. L’insécurité qui hante les habitants va les inciter à migrer vers d’autres régions en mesure de...
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