Rechercher
Rechercher

Explosions du port de Beyrouth

Le traumatisme psychique et le mythe de la résilience

Le traumatisme psychique et le mythe de la résilience

Photo d’illustration : un homme blessé est assis devant un restaurant dans la quartier de Mar Mikhaël à Beyrouth. L’explosion du port a déchiré des quartiers de la ville sur des kilomètres à la ronde. Patrick Baz/AFP

Suite à l’explosion meurtrière qui a frappé la capitale le 4 août, entraînant un lourd bilan de morts, de blessés, de familles déplacées et de quartiers détruits, il est légitime d’être dans un état de choc, de tristesse, de colère, de peur, et d’expérimenter tant au niveau individuel que collectif des manifestations émotionnelles et comportementales troublantes. Face à un événement de cette ampleur, de surcroît résultant d’une négligence gouvernementale et vécu comme un meurtre prémédité – à la différence d’une catastrophe naturelle –, il est tout à fait normal, dans les premières semaines, de ressentir des troubles du sommeil ; de l’anxiété ou de l’irritabilité ; un manque de concentration ou des pertes de mémoire ; une sensibilité exacerbée aux bruits; des troubles de l’appétit ou encore des réminiscences fréquentes de la scène de l’explosion. Il peut aussi arriver que les personnes exposées évitent ou se sentent incapables d’évoquer ce qui s’est passé ou au contraire qu’elles ressentent le besoin d’en parler constamment ou de répéter en quelque sorte l’incident, en le revisionnant à longueur de journée par exemple. Les attaques de panique peuvent aussi survenir dans les suites de l’événement, caractérisées par l’apparition soudaine d’une bouffée d’angoisse, avec palpitations, oppression thoracique, sentiment de peur extrême, et peuvent durer de quelques minutes à quelques heures. Une autre manifestation, moins fréquente mais possible, est le détachement émotionnel, le sentiment d’être incapable d’exprimer et de ressentir quoi que ce soit, ou l’oscillation entre des moments de détachement et des moments d’émotions intenses. Souvent, les survivants peuvent avoir un sentiment de culpabilité d’être encore en vie et/ou de n’avoir pas pu sauver les autres, ainsi que des sentiments de déréalisation/dépersonnalisation, où ils peuvent se sentir détachés de la réalité et percevoir le monde autour d’eux comme étant irréel.

Soutien communautaire

Toutes ces manifestations sont une façon pour le psychisme d’assimiler ce qui s’est passé, de réagir à la catastrophe et à l’impact de l’événement traumatisant. Il est important de se donner le temps nécessaire pour faire le deuil, ne pas se faire violence en se forçant à retourner le plus vite possible à la vie normale, car cela risquerait d’empêcher le processus spontané de rémission post-traumatique. C’est l’événement qui est anormal, et non nos réactions à ce dernier. Accepter le fait que nous allons inévitablement passer par une période difficile, chacun à sa façon, est primordial. Dans cette catastrophe collective, la priorité est de renforcer le soutien social et les interventions communautaires ciblées. Ce mouvement collectif permet de retrouver progressivement de nouveaux repères. Les actes spontanés de solidarité dans les quartiers détruits de Beyrouth et les initiatives individuelles d’entraide en témoignent.

Cependant, dans certains cas, les symptômes individuels peuvent devenir invalidants, augmenter avec le temps et paralyser tout potentiel d’action, comme dans le cas d’une insomnie sévère, d’attaques de panique persistantes, de la survenue d’idées suicidaires ou d’une incapacité totale à communiquer ou à interagir. Dans ce cas, les interventions cliniques individuelles sont nécessaires et il est conseillé de consulter un professionnel de santé mentale (ou d’appeler le numéro national de soutien émotionnel – 1564 – qui peut référer à des services spécialisés gratuits).

Toutefois, même si les interventions cliniques peuvent aider à apaiser les individus et les rendre fonctionnels dans leur vie quotidienne, la santé mentale ne se définit pas uniquement par l’absence de symptômes psychologiques. Elle est aussi en interaction étroite avec un environnement qui permet à chaque personne de vivre dignement et de réaliser son potentiel à travers des opportunités d’éducation, d’emploi, de loisirs, en lui assurant aussi sécurité et besoins de base.

Reprendre le contrôle

L’explosion du 4 août est survenue sur fond de crises sanitaire, économique et politique, évoluant depuis plusieurs mois, avec une inflation hors de contrôle, le basculement de plus de la moitié de la population sous le seuil de pauvreté, et un statu quo en matière de corruption et d’inefficacité gouvernementales. Face à ce gouffre, le discours mythifié de « Beyrouth, maintes fois détruite, maintes fois reconstruite » par les mains résilientes et infatigables des Libanais, et leur capacité à s’adapter et à surmonter, semble aujourd’hui rejeté, notamment par la jeunesse libanaise. « Nous ne voulons pas oublier, nous ne voulons pas nous adapter à la corruption et la destruction », entend-on des jeunes répéter dans les rues. Aujourd’hui épuisés, fatigués, drainés de toutes leurs ressources, ces Libanais ne veulent plus être ramenés sans cesse, quelle que soit la crise ou la tragédie qui les affecte, à cette idée qu’ils peuvent se relever de tout, qu’il faut qu’ils acceptent leur sort, qu’ils acceptent l’idée de vies humaines oscillant entre la résistance et la survie. Si, durant la guerre civile, il y a eu un accommodement avec la réalité qui a permis aux Libanais de continuer à vivre dans une sorte de « déni fonctionnel », aujourd’hui le concept même de résilience résonne chez beaucoup d’entre eux avec résignation, apathie et, encore une fois, acceptation passive de leur sort, avec tous leurs espoirs et projets de vie qui sont remis en cause.

Au-delà de la rémission de symptômes post-traumatiques individuels, l’apaisement à long terme de la souffrance collective qui frappe le peuple libanais semble aujourd’hui être étroitement lié à la réalisation de la justice sociale, la restauration de leurs droits et de leur dignité à travers la pénalisation judiciaire des politiciens corrompus ainsi que le dédommagement matériel et moral pour les victimes et leurs familles.

Surtout, les Libanais expriment le besoin de passer de l’acceptation à l’action et de regagner un certain contrôle sur leurs vies et une marge de manœuvre sur les processus décisionnels qui les concernent. Cela implique inévitablement un changement en profondeur du système politique dans lequel le pays est engrené et une reconnaissance par l’ensemble de la classe dirigeante de sa responsabilité dans les torts causés au peuple.

Psychiatre à l’Hôtel-Dieu et chargée d’enseignement à la faculté de médecine de l’Université Saint-Joseph.


Suite à l’explosion meurtrière qui a frappé la capitale le 4 août, entraînant un lourd bilan de morts, de blessés, de familles déplacées et de quartiers détruits, il est légitime d’être dans un état de choc, de tristesse, de colère, de peur, et d’expérimenter tant au niveau individuel que collectif des manifestations émotionnelles et comportementales troublantes. Face à...

commentaires (0)

Commentaires (0)