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Le premier jour après la fin du monde

Nous venons de mourir, nous venons de naître. Chaque Libanais en mesure, aujourd’hui, de lire ces lignes ou de sentir l’odeur du café au réveil est un rescapé. Dans quel état ? À aucun moment, ni ceux qui ont été blessés, ni ceux qui ont perdu un être cher, ni même ceux qui n’ont subi « que » des dégâts matériels – la dévastation morale étant à divers degrés le lot de tous –, n’ont perçu cette monstruosité comme un accident. Quels que soient les résultats de l’enquête et qui que soient les responsables qu’elle pointera, les habitants de Beyrouth garderont de ce 4 août le souvenir d’une abjecte agression. Quelque chose les a attaqués dans leur chair, dans leur histoire, dans leur patrimoine, dans leurs traditions et leur convivialité, dans leur droit à la sécurité, alors que leur vulnérabilité était déjà extrême en raison de l’effondrement économique ; alors qu’ils se débattaient pour s’en sortir avec le petit souffle qu’il leur restait. Appelons cela la loi de Murphy ; admettons que tout ce qui peut tourner mal va mal tourner, mais sachons qu’à la base, tout, dans ce pays, peut mal tourner, parce qu’au sommet des responsabilités règnent des dirigeants sans autre vision que leurs intérêts personnels. Parce qu’au bas de la pyramide tentent de vivre des gens sans méchanceté, mais que ces mêmes dirigeants ont accoutumés à des procédés de bâton et de carotte et convaincus que ces règles occultes font partie de notre exception et contribuent à leur sécurité communautaire. Soit. Nous voilà donc divisés, entre ceux qui reçoivent les carottes et croient aux promesses, et ceux auxquels, parce qu’ils refusent cette équation anormale, n’échoit que le bâton ou, au mieux, la mise au ban de la vie civique et « politique ». Quand on n’est affilié à aucune mouvance et qu’on a refusé sa confiance aux divers acteurs incrustés dans ce paysage depuis la guerre, ne serait-ce que parce qu’il faudrait être fou – pour paraphraser Nietzsche –, de confier son sort aux mêmes et s’attendre à des résultats différents, on est habité par un sentiment d’injustice et de colère.

Et ce sentiment est si ravageur qu’il court dans nos veines, rougit nos yeux, noue nos gorges, tarit nos larmes, tend nos cous, fait trembler nos membres, écrase nos poitrines, emballe nos cœurs jusqu’à l’épuisement. On ne décrirait pas mieux l’effet d’un poison. Y a-t-il forcément de la haine dans la colère ? Forcément oui. La colère a toujours un objet et cet objet est toujours quelqu’un, quand ce n’est pas Dieu lui-même. Mais si la colère passe, la haine demeure et elle est mortelle pour soi avant de l’être pour son objet même.

La haine est un moteur, certes, mais c’est un sentiment improductif. Ceux qu’elle cible ont depuis longtemps abandonné la vanité de plaire, l’ambition d’incarner un idéal ou de marquer positivement l’histoire de ce pays. Ils ont consenti à servir des ambitions étrangères qui dépassent tant notre pays que leur personne, et que valent à cette échelle nos ridicules aspirations à une vie normale ? Nos vies ne comptent pas. Nos projets ne comptent pas. Nos droits ne comptent certainement pas. Nous ne sommes que des numéraires dans des stratégies qui nous survolent et nous utilisent sans nous voir. Nos malheurs sont pour eux (on l’a entendu et bien noté), une « opportunité ».

Avec cela, ne nous laissons pas entraîner à la haine. Ne haïssons ni leurs creuses personnes, ni leurs familles, ni leurs enfants qui n’ont choisi ni de telles enfances ni de tels pères, et dont les « dents sont agacées ». Ne les laissons pas, dans ce sillon mortel, emporter aussi notre humanité.

Tant qu’à renaître, faisons renaître avec nous l’espoir ou rejoignons les tombeaux qui nous étaient promis. Au lieu de servir d’opportunité à ceux qui s’en frottent les mains, contemplons simplement la beauté qui surgit de cette nouvelle aurore, de ce premier jour après la fin du monde : fendant les fumerolles, déchirant l’épais brouillard doré de soufre et scintillant de poussière, voyez les jeunes bataillons qui arrivent. Ils sont armés d’espérance, de fierté, d’amour… et de balais. Avec des balais et leurs bras nus, ils pansent leur ville, ils se la réapproprient ! Pour que nos vies ne soient pas passées en vain, pour que ce pays leur soit un jour, il faut y croire, une patrie nourricière, protectrice et définitive, jusqu’à notre dernier soupir, portons leurs ailes, tendons leurs voiles.


Nous venons de mourir, nous venons de naître. Chaque Libanais en mesure, aujourd’hui, de lire ces lignes ou de sentir l’odeur du café au réveil est un rescapé. Dans quel état ? À aucun moment, ni ceux qui ont été blessés, ni ceux qui ont perdu un être cher, ni même ceux qui n’ont subi « que » des dégâts matériels – la dévastation morale étant à divers...

commentaires (6)

je vous cite : ""– la dévastation morale étant à divers degrés le lot de tous –, n’ont perçu cette monstruosité comme un accident. Quels que soient les résultats de l’enquête et qui que soient les responsables qu’elle pointera""……… Et le reste c’est littérature. Un accident, vraiment un accident ? La belle affaire, ça arrange tout le monde, quand c’est la faute à pas de chance, et les sociétés d’assurances. A CHAQUE FOIS QUE LE PAYS CHERCHE A SE LEVER, UN COUP LUI EST PORTE. La tension allait crescendo à l’approche de quel verdict, bien connu à l’avance. La déflagration est-elle la suite logique d’un travail de maintenance, de soudure. Le 30 juillet, j’ai glissé une phrase dans mon commentaire, par instinct : ""j’ai le cœur lourd et je m’attends à une mauvaise nouvelle"". Et le pire, (la mauvaise nouvelle) s’est produit au port, plaque tournante de toutes sortes de business. Le 4 août est un jour de guerre, et ce cataclysme est tout sauf un accident. (Bon ça va, je peux être un peu en désaccord avec vous). C.F.

L'ARCHIPEL LIBANAIS

15 h 34, le 13 août 2020

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Commentaires (6)

  • je vous cite : ""– la dévastation morale étant à divers degrés le lot de tous –, n’ont perçu cette monstruosité comme un accident. Quels que soient les résultats de l’enquête et qui que soient les responsables qu’elle pointera""……… Et le reste c’est littérature. Un accident, vraiment un accident ? La belle affaire, ça arrange tout le monde, quand c’est la faute à pas de chance, et les sociétés d’assurances. A CHAQUE FOIS QUE LE PAYS CHERCHE A SE LEVER, UN COUP LUI EST PORTE. La tension allait crescendo à l’approche de quel verdict, bien connu à l’avance. La déflagration est-elle la suite logique d’un travail de maintenance, de soudure. Le 30 juillet, j’ai glissé une phrase dans mon commentaire, par instinct : ""j’ai le cœur lourd et je m’attends à une mauvaise nouvelle"". Et le pire, (la mauvaise nouvelle) s’est produit au port, plaque tournante de toutes sortes de business. Le 4 août est un jour de guerre, et ce cataclysme est tout sauf un accident. (Bon ça va, je peux être un peu en désaccord avec vous). C.F.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    15 h 34, le 13 août 2020

  • La haine, et il faut ajouter le mépris par tradition. Et là j’ai trois remarques : Qu’un militant poste un message en remplaçant le cèdre, notre emblème, (qu’il faut le mettre là où il lui semble à sa place), par un turban, on peut mettre ça sur le compte du fanatisme idéologique ou religieux, quand par le passé certains gauchistes remplaçaient le cèdre par un chou-fleur. – Qu’un autre militant convaincu souhaite le pire au pire, si ce n’est pas la haine, je ne sais pas ce que c’est. 300.000 habitants sans toit, et au moins 200 morts, et quoi encore de pire en un instant pour les habitants de Beyrouth. Par contre, quand une habitante, une femme, crie à plein poumon envers un milicien-chef, à pieds dans une rue de Rmeil, et l’appelle par son titre de gloire, ce n’est pas du tout de la haine, mais justice rendue. C. F.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    15 h 23, le 13 août 2020

  • AU LIEU DE HAINE J,AURAIS OPTE POUR LA REVANCHE LEGALE PUISQU,IL N,Y A PAS DE JUSTICE DANS NOTRE PAYS.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    13 h 30, le 13 août 2020

  • Nous ne les gratifierons pas de notre haine puisque la haine est le revers de l’amour, donc un sentiment, alors qu’ils ne méritent qu’on en éprouve aucun à leur égard. Mais la colère, le dédain et l’abjection qu’ils nous inspirent sont des réactions humaines qu’on ne peut pas maîtriser. Ce qui est sûr c’est qu’ils n’auront pas de pardon ni sur cette terre ni au delà car ce qu’ils ont fait de notre et de ses citoyens est impardonnable.

    Sissi zayyat

    09 h 22, le 13 août 2020

  • Tres bel article neanmoins je voudrai souligner une phrase ne nous laissons pas entraîner à la haine. Ne haïssons ni leurs creuses personnes, ni leurs familles, ni leurs enfants qui n’ont choisi ni de telles enfances ni de tels pères, et dont les « dents sont agacées ». JE SUIS ENTIEREMENT D'ACCORD QU'IL NE FAUT PAS TOUCHER LA MERE ET LE PERE ET SURTOUT LES ENFANTS , MAIS EN CE QUI LES CONCERNE , QUAND PLUS D'UN MILLION DE LIBANAIS DESCENDENT DANS LA RUE DEPUIS LE 7 OCTOBRE ET EUX CONTINUENT A FAIRE LA SOURDE OREILLE , LA, JE NE SUIS PAS D'ACCORD PEUT ETRE EN ENTENDANT CES INSULTES MEME DU PLUS BAS NIVEAUX, UNE MERE , UN PERE OU LEURS ENFANTS POURRONT LEUR DIRE DES MOTS QUI ENFIN LES TOUCHERONT A ABANDONNER CES ATTITUDES DE ROITELET ACCROCHES A LEURS SIEGES SANS CELA , JE CROIS QU'ILS MOURRONT A 100 ANS TOUJOURS ACCROCHES A CE POUVOIR MAIS NOUS NOUS MOURRONS TOUS LES JOURS DE LES VOIR PARLER DE LEUR LUTTE CONTRE LA CORRUTION, DE LEUR VOLONTE DE LIBERER LA " PALESTINE OCCUPPEE " OU DES" ON M'A EMPECHE, LE SECRET BANCAIRE M'EMPECHE DE VOUS DIRE QUI SONT LES VOLEURS POLITICIENS ET BANQUIERS,OU COMBLE DU COMBLE : JE N'AI PAS LE POUVOIR DE PARLER AU PORT ET CERISE SUR LE GATEAU LA SEULE CHOSE CE JE PEUX FAIRE ET J 'AI FAIT POUR LE BIEN DES LIBANAIS C'EST BLOQUE LES PERMUTATIONS JUDICIARES CAR ILS ONT ETE INJUSTE AVEC MA GHADA ET SURTOUT JE N'ACCEPTE PAS L'INTERNATIONALISATION DE L'ENQUETE DU DRAME DU PORT POUR NE PAS RETARDER LA JUSTICE AOUN +DEPUTES DEMISSIONS SVP

    LA VERITE

    01 h 51, le 13 août 2020

  • paroles justes et belles ;merci!J.P

    Petmezakis Jacqueline

    00 h 08, le 13 août 2020