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La double explosion au port

« Négligence, irresponsabilité, mauvais stockage, mauvais jugement »

Le délai fixé par les autorités pour l’enquête est passé sans qu’il n’y ait eu de révélations.

« Négligence, irresponsabilité, mauvais stockage, mauvais jugement »

Le drapeau libanais autour des épaules, une jeune fille contemple le paysage lunaire qu’offre le port. Presque tous les officiels avaient été avertis du danger que représentait le stock de nitrate d’ammonium. Photo AFP

Mercredi dernier, au lendemain de la double explosion de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium au port de Beyrouth, les autorités avaient promis que les premiers résultats de l’enquête seront dévoilés dans un délai maximal de cinq jours. Une semaine plus tard, toujours rien. Pas la moindre indication sur les circonstances précises de la tragédie qui a frappé de plein fouet la capitale, détruisant plusieurs quartiers et faisant 171 morts, selon un dernier bilan du ministère de la Santé hier, plus de 6 000 blessés, des dizaines de milliers de sans-abri et une trentaine de personnes toujours portées disparues. Rien sur l’entreposage de cette matière dangereuse dans un port commercial civil situé dans un secteur à forte densité démographique, rien sur les responsabilités administratives et politiques, directes et indirectes, alors que tout le monde se perd en conjectures sur le sujet, avançant toute sorte d’hypothèses.

Entre-temps, la procédure judiciaire se met en place. Le chef de l’État a signé le décret en vertu duquel l’affaire est transférée à la Cour de justice de la République, un tribunal d’exception dont les jugements sont sans appel. Sur son compte Twitter, il a promis qu’il n’aura de cesse de suivre cette affaire jusqu’à ce que la vérité soit établie, le transfert du dossier à la Cour de justice étant, selon lui, le premier pas sur cette voie.

Concrètement, il existe aujourd’hui deux niveaux d’enquête : judiciaire, menée par le procureur de la République Ghassan Oueidate, et administrative, conduite par le Premier ministre démissionnaire Hassane Diab. Au niveau des deux, les Libanais restent sur leur faim, surtout que depuis la semaine dernière, il ressort de révélations et d’indiscrétions que plusieurs parties au niveau de la hiérarchie officielle étaient au courant de la présence du nitrate d’ammonium au port depuis 2014 et, surtout, que personne n’a agi au-delà de l’échange de correspondances.

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Pour l’heure, on sait très peu de choses sur ce qui s’est passé entre 2014 – lorsque le nitrate d’ammonium a été introduit au Liban – et le 20 juillet 2020, date à laquelle le service de Sécurité de l’État a tiré la sonnette d’alarme et alerté les autorités sur le danger de la matière entreposée au hangar numéro 12 du port. Hier, le service en question, au cœur de la polémique sur les responsabilités potentielles, a fait publier un communiqué dans lequel il précise avoir « établi un bureau au port de Beyrouth en avril 2019 avec pour mission principale de lutter contre la corruption ». « C’est dans le cadre de cette activité que des lacunes au niveau de la sécurité du hangar n° 12 lui sont apparues. Après les investigations d’usage, il a alerté son commandement qui a ordonné une enquête judiciaire. Celle-ci a été effectuée conformément aux dispositions du Code de procédure pénale et suivant les règles de procédure au niveau de la police judiciaire », explique le communiqué du bureau de presse de la direction du service de Sécurité de l’État. Une fois l’enquête menée, « une note judiciaire a été envoyée à la présidence de l’autorité de gestion et d’exploitation du port, lui demandant de lancer les démarches nécessaires à tous les niveaux pour éviter un accident », ajoute le communiqué qui précise également avoir alerté les autorités sur le sujet, à travers des rapports détaillés. Ces rapports avaient été remis aux autorités le 20 juillet. Trois semaines plus tard, le port de Beyrouth et plusieurs quartiers de la capitale étaient détruits par l’explosion du stock de nitrate.

Mettant en garde contre « les analyses et les indiscrétions infondées », le service de Sécurité de l’État souligne que « la loi rendra justice à ceux qui travaillent en silence et sanctionnera ceux qui ont faussé l’enquête et qui se sont dérobés à leurs obligations ».

Deux éléments principaux

Pour simplifier, on retiendra de ce texte deux éléments principaux : le fait que les autorités savaient qu’une bombe à retardement à l’effet dévastateur et qui pouvait exploser à n’importe quel moment se trouvait au port de Beyrouth, qu’il y a eu négligence et que ceux qui s’en sont rendus responsables ont essayé de fausser l’enquête. Selon une source de sécurité citée par l’agence Reuters, c’est tout à la fois« un problème de mauvais stockage, de négligence, d’irresponsabilité et de mauvais jugement ». Un problème qui fait que tous ceux qui ont été d’une manière ou d’une autre impliqués dans le traitement de ce dossier depuis que la cargaison du navire russe a été saisie en 2014 pour raison de taxes portuaires impayées – du moins, telle est la version qui circule jusqu’à présent – assument une part de responsabilité dans cette affaire.

Dans un article qu’elle consacre à ce dossier, l’agence Reuters indique qu'une lettre a été adressée le 20 juillet au président de la République Michel Aoun et au Premier ministre Hassane Diab. Bien que le contenu de ce document n’ait pas été vu par Reuters, un haut représentant des services de sécurité a déclaré qu’il résumait les résultats d’une enquête judiciaire entamée en janvier, concluant que les produits chimiques devaient être mis en sécurité immédiatement. « Il y avait un danger que ce matériau, s’il venait à être volé, soit utilisé pour une attaque terroriste », a déclaré à l’agence de presse le haut représentant, sous couvert d’anonymat. « À l’issue de l’enquête, le procureur général (Ghassan) Oueidate a préparé un rapport final qui a été transmis aux autorités », a-t-il ajouté. « Je les ai prévenus que cela pourrait détruire Beyrouth en cas d’explosion », a poursuivi le représentant.

Le rôle du Conseil supérieur de défense

Reuters n’a pas été en mesure de vérifier de manière indépendante le contenu de la lettre. Le président Aoun avait reconnu vendredi dernier, lors d’une conversation à bâtons rompus avec les journalistes, avoir été alerté, précisant qu’il avait donné ses instructions pour que le nécessaire soit fait. Il a aussi expliqué qu’il n’était plus intervenu par la suite pour laisser faire la hiérarchie.

Interrogé par L’Orient-Le Jour, l’ancien ministre Salim Jreissati, conseiller du chef de l’État, a expliqué que c’est le conseiller militaire du président qui a assuré le suivi dès que le rapport a été réceptionné à Baabda. Il a pris contact avec le secrétaire général du Conseil supérieur de défense, le général Mahmoud Asmar, pour lui demander de prendre les mesures qui s’imposent.

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Le parquet de la Cour de cassation s’est refusé à tout commentaire, alors qu’un représentant de M. Diab, dont le gouvernement a démissionné lundi, six jours après l’explosion, a confirmé que le Premier ministre avait reçu ce courrier le 20 juillet et l’avait transmis dans les 48 heures au Conseil supérieur de défense pour avis. « Le cabinet a reçu ce document 14 jours avant l’explosion et a agi à ce sujet quelques jours plus tard. Les précédentes administrations ont disposé de six ans et n’ont rien fait du tout », selon ce proche de Diab.

De nombreuses questions demeurent sur les raisons pour lesquelles la cargaison de nitrate d’ammonium est arrivée à Beyrouth fin 2013 et, encore plus effarant, pourquoi un tel stock de matériau hautement explosif a été maintenu à cet endroit pendant aussi longtemps.

Le rapport consulté par Reuters indique que de nombreuses demandes – dont le nombre n’est pas précisé – ont été formulées auprès de tribunaux par des représentants du port, des douanes et des services de sécurité, pour que soit déplacé le stock de nitrate d’ammonium. Des juges et des représentants des services des douanes, contactés par Reuters, n’ont pas voulu commenter. On ignore en particulier ce qui a été effectué au niveau du secrétariat général du Conseil supérieur de défense, sollicité par Baabda et par le Sérail pour suivre cette affaire, et pourquoi le Sérail a attendu quelques jours avant d’agir.

D’après une source haut placée, le procureur général Ghassan Oueidate avait ordonné, dans son rapport final après cette enquête, de remédier aux failles de sécurité et de colmater les brèches. Le 4 juin, à la suite de ces ordres, les services de la Sécurité de l’État ont demandé aux autorités portuaires d’entreprendre des travaux, selon le rapport et des représentants des services de sécurité.

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Au cours de ces travaux, qui n’étaient pas en permanence supervisés, a dit une source de sécurité, des étincelles provoquées par les soudures ont déclenché une flamme qui s’est propagée. « Une heure plus tard, un important incendie a été déclenché par des feux d’artifice » stockés dans le même hangar, a dit le représentant, « et cela s’est propagé au matériau qui a explosé ». « Le hangar fait face à la mer, c’est seulement pour cela que l’explosion a été limitée. Sinon tout Beyrouth aurait été détruit, a-t-il ajouté. C’est un problème de négligence, d’irresponsabilité, de mauvais stockage et de mauvais jugement. » La question est de savoir si tous ceux qui s’en sont rendus responsables depuis 2014 jusqu’à aujourd’hui en paieront le prix, pour que justice soit faite.


Mercredi dernier, au lendemain de la double explosion de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium au port de Beyrouth, les autorités avaient promis que les premiers résultats de l’enquête seront dévoilés dans un délai maximal de cinq jours. Une semaine plus tard, toujours rien. Pas la moindre indication sur les circonstances précises de la tragédie qui a frappé de plein fouet la...

commentaires (7)

Vous oubliez: importation de matériau strictement contrôlé par une organisation para-militaire

LeRougeEtLeNoir

13 h 38, le 12 août 2020

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Commentaires (7)

  • Vous oubliez: importation de matériau strictement contrôlé par une organisation para-militaire

    LeRougeEtLeNoir

    13 h 38, le 12 août 2020

  • L’éternel drame du Liban dans cette triangulaire : une bureaucratie rigide, une dilution des responsabilités entre des strates multiples et la corruption qui seule permet de faire avancer un dossier. On se perd ici dans les rôles et responsabilités respectifs de la « sécurité de l’État » (!), le pouvoir judiciaire, la présidence du Conseil, la présidence de la République, les autorités du port...

    Marionet

    12 h 15, le 12 août 2020

  • Est ce que les hautes autorités de ce pays étaient au courant du soit disant échouage de ce cargo et de son contenu? Oui sûrement. Qui a vidé les cales? Qui a décidé de confisquer cette quantité de marchandise hautement dangereuse qui nécessite en premier lieu une autorisation spéciale, une surveillance et un stockage sûr et contrôlé pour ne pas que son usage devienne un danger public surtout lorsqu’on choisit comme emplacement le cœur d’une ville urbanisée. Comment se fait il qu’aucun propriétaire ne s’est manifesté pour reprendre ces produits alors qu’on voulait s’en débarrasser. Qui décide de ce que l’état tolère ou pas comme marchandises arrivées au port? Toutes ces questions méritent des réponses claires et les responsables seront tout trouvés. C’est toute l’équipe de vendus qui devrait être traduite en justice depuis le premier jour de l’arrivée de cette bombe à retardement jusqu’au 4 Août.

    Sissi zayyat

    11 h 19, le 12 août 2020

  • Alors où est notre génie de l’intérieur démissionnaire. Il avait pourtant affirmé que le résultat de l’enquête sera publié au bout de 5 jours. Quand j’écrivais que l’ex gouvernement était composé d’incompétents, j’étais très loin de la réalité. Au fait, c’était des pantins manipulés par les forces politiques qui n’étaient là que pour encaisser des salaires mirobolants et donner un semblant de légitimité

    Liberté de Penser

    09 h 51, le 12 août 2020

  • serieusement, honnetement, sans aucun parti pris,betement : puisqu'il semblerait etre ADMIS/ACCEPTE que des lors qu'on a informe de ce probleme qui de droit on est des lors decharge de toute responsabilite , Tous les membres du conseil superieur de la defense doivent etre les seuls responsables,les seuls a devoir etre poursuivis,accuses trouves coupables. ou sinon nous en reviendrons a ccuser une ennieme colonne, plus facilement encore les italiens de chouchou.

    gaby sioufi

    09 h 35, le 12 août 2020

  • FAUT ELUCIDER L,ARRIVEE THEATRALE DU NAVIRE RUSSE, PROGRAMMEE D,AVANCE, QUI SUPPOSEMENT AVARIE A DECHARGE SA MARCHANDISE AU PORT DE BEYROUTH ET PUIS A CHAVIRE. LE VRAI DESTINATAIRE DE LA MARCHANDISE EST RESTE INCONNU. EN FAIT IL EST CONNU AUJOURD,HUI. MA FI GHAYROU ! ENQUETE INTERNATIONALE POUR REVELATION DES FAITS ET DE LA VERITE.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    09 h 29, le 12 août 2020

  • Tous irresponsables. Tous négligeants. Tous dehors.

    Esber

    04 h 35, le 12 août 2020