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Saintes colères

L’histoire regorge d’exemples de monarques tout-puissants, se réclamant même parfois d’un prétendu droit divin, et se soumettant néanmoins à la crosse réprobatrice des princes de l’Église. Sans pousser le bouchon aussi loin, il est bien connu que notre pays porte l’empreinte indélébile de plus d’un des 77 patriarches maronites qui s’y sont succédé depuis le VIIe siècle.

Pour ne s’en tenir qu’à la période contemporaine, c’est ainsi en grande partie au patriarche Élias Howayek, parti plaider la cause à la conférence de paix de Versailles, et puis devant la Société des Nations, que l’on doit la configuration du pays dans ses frontières actuelles. Au milieu du siècle dernier, le patriarche Paul-Pierre Méouchi, hanté par l’exode des chrétiens d’Orient, jouait résolument le nationalisme arabe, tirant fierté du prénom de Mohammad que lui avaient décerné les ultras de sa propre communauté. Et c’est en inspirant et parrainant le rassemblement de Kornet Chehwane que le patriarche Nasrallah Sfeir, prenant les devants de l’establishment politique, enclenchait le processus qui devait conduire au départ des troupes d’occupation syriennes.

Par maints de ses aspects, l’homélie prononcée dimanche dernier par le patriarche Béchara Raï rejoint ces grandes heures de la saga libanaise. Comme nombre de ses prédécesseurs, le chef de l’Église a pris le parti du peuple menacé de famine et entré en révolte contre une caste dirigeante affairée à se partager les ressources publiques, ou ce qui en reste. Il s’est adressé au roi du moment, premier détenteur de la légalité, pour l’adjurer d’œuvrer à la levée du véritable siège que subit cette même légalité, et avec elle la libre décision nationale. Parfaitement claire est ainsi l’allusion à l’arsenal du Hezbollah, qui retient le pays tout entier en otage. Piquante est, de surcroît, l’allusion, même si Bkerké se défendait officieusement hier d’avoir pris Baabda pour cible ; car si le parti présidentiel demeure lié par contrat avec la milice, n’en est-il pas, objectivement, le complice du rapt ?

1920-2020 : cent ans après la proclamation de l’État du Grand-Liban, c’est toutefois par sa dimension internationale que se distingue cette homélie. C’est aux Nations unies en effet, autrement dit au monde entier, que le patriarche fait appel cette fois pour que soient rétablies l’indépendance et la souveraineté du pays, mais aussi pour que lui soit conféré, et reconnu, un statut de neutralité dans ce chaudron en ébullition qu’est la région. L’idée de neutralité n’est certes pas nouvelle ; elle fut brandie en vain, durant le siècle dernier, par le leader disparu du Bloc national, Raymond Eddé, qui se heurta à un barrage d’objections motivées par le devoir de solidarité avec le monde arabe face à l’ennemi israélien. Traitant plus spécifiquement de la guerre de Syrie, c’est une distanciation par rapport aux axes régionaux que prônait plus récemment – et tout aussi vainement – la déclaration de Baabda, tout en réaffirmant l’attachement de Beyrouth à la cause palestinienne et aux résolutions internationales y relatives.

Distanciation ? Neutralité ? Jamais ces concepts n’auront circulé dans un contexte local et régional d’une telle gravité : un ancien eldorado libanais ruiné par ses propres dirigeants et des tensions régionales accrues, avec l’annexion projetée par Israël de vastes territoires palestiniens. Jamais auparavant, non plus, ces notions n’auront été avancées par une autorité morale aussi déterminante que Bkerké dans le façonnage du pays du Cèdre. Dans le making of du Liban.


Issa GORAIEB

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L’histoire regorge d’exemples de monarques tout-puissants, se réclamant même parfois d’un prétendu droit divin, et se soumettant néanmoins à la crosse réprobatrice des princes de l’Église. Sans pousser le bouchon aussi loin, il est bien connu que notre pays porte l’empreinte indélébile de plus d’un des 77 patriarches maronites qui s’y sont succédé depuis le VIIe...