Les professionnels du vide

Ce n’est pas de ses seules finances que, tels ces grands blessés, se vide en ce moment le Liban. Son hémoglobine qui fuit à gros bouillons, c’est aussi toute une tradition démocratique et libérale, une spécificité interculturelle absente ailleurs dans la région, une ouverture sur le monde qui, en d’autres temps, valait à notre pays le respect et l’affectueux soutien de l’étranger. Bien davantage cependant que de victuailles dans le frigo ou que de quelque argent en poche, c’est de dirigeants compétents et pleinement conscients de leur responsabilité historique que manquent les citoyens.


Oui, si le peuple étouffe c’est qu’il a le sentiment de vivoter sous cloche, prisonnier d’une République du vide où les institutions sonnent aussi creux que les coffres de l’État mis à sac. De réunions financières en réunions de sécurité, de commissions en sous-commissions, les gouvernants font bien mine de s’agiter mais sans grand résultat; ils ne réussissent en effet qu’à faire étalage de leurs querelles intestines, comme de leur inaptitude à réaliser les réformes tant promises.


Ce règne de l’absurde, chaque lever de soleil en apporte une illustration nouvelle et il faut reconnaître que sur ce plan on est plutôt bien servi, ces temps-ci. C’est avec des trémolos dans la voix qu’un ancien militaire évoquait ainsi, l’autre soir à la télévision, un pénible souvenir de guerre, avouant avoir abattu deux miliciens avant de bénéficier de la compréhension et de la couverture de son supérieur, un général. Rien là de trop extraordinaire, n’est-ce pas, la carrière militaire n’étant pas toujours à l’abri des imprévus. Ce qui l’est moins cependant, c’est la relation hautement spirituelle (sic) avec son protecteur, l’actuel président de la République, que le soldat assurait avoir récoltée de cet incident. Le tireur à la gâchette facile, lui, n’est autre que l’actuel ministre de l’Intérieur. Avis donc aux manifestants, qu’un autre officier à la retraite – de surcroît ancien patron de la Sûreté générale – menaçait déjà de canarder s’il leur prenait fantaisie de venir le provoquer jusque sous sa fenêtre…


Loin fort heureusement de ces volées de plomb, mais tout aussi pétaradantes, sont les volées d’inepties qui ont salué le risible exploit d’un juge prétendant interdire aux médias la publication des propos de l’ambassadrice des États-Unis, accusée de s’ingérer dans les affaires intérieures du pays. Tandis que le gouvernement faisait le mort c’est en catimini, honteusement presque, que les services de la présidence entreprenaient de minimiser l’affaire auprès de la diplomate. Convoquant l’ambassadrice américaine, le ministre des Affaires étrangères se voyait attribuer une tâche de maître rapiéceur. La page était alors officiellement tournée, mais elle ne l’est pas en réalité tout à fait : hier encore, une réunion de la commission parlementaire des AE était l’occasion d’un baroud d’honneur livré par des élus invoquant la souveraineté et la dignité nationales, mais que n’ont jamais troublés les flagrantes ingérences iraniennes ou syriennes. Mieux encore, la tapageuse démission du juge qui avait fait main basse sur les ciseaux de la censure ne contribuera sans doute pas à clore la polémique.


C’est surtout au plan financier cependant que le débat promet de faire rage, avec la démission encore plus fracassante du directeur général du ministère des Finances, qui se dit excédé par les sombres tentatives de torpillage du programme gouvernemental de redressement. À ces accusations, les détracteurs du haut fonctionnaire ne se font pas faute de rappeler qu’ayant pris ses fonctions il y a déjà deux décennies, il n’a pu qu’être le témoin des acrobaties comptables qui ont meublé cette période : durant laquelle, au demeurant, on aura même vu un ancien ministre enseigner au reste de la planète comment on arrive très bien à gérer un pays sans s’embarrasser d’un accessoire aussi futile qu’un budget !


Intervenant après celle d’un consultant issu de la société civile, cette démission n’est évidemment pas faite pour étoffer la crédibilité de l’équipe de négociateurs chargée de négocier avec le Fonds monétaire international. Elle est source d’embarras pour le cabinet Diab qui, lors de sa houleuse réunion d’hier, a choisi d’éluder la question. Une matière supplémentaire à palabres aura été fournie par le soudain et tardif refus du ministre des Finances de traiter avec la firme juricomptabilité Kroll, accusée de liens avec Israël.


Le radeau de la Méduse étatique s’enfonce, toute une foule affairée et criarde se presse sous la voile en haillons ; mais y a-t-il seulement quelqu’un de qualifié à la barre ?


Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com


Ce n’est pas de ses seules finances que, tels ces grands blessés, se vide en ce moment le Liban. Son hémoglobine qui fuit à gros bouillons, c’est aussi toute une tradition démocratique et libérale, une spécificité interculturelle absente ailleurs dans la région, une ouverture sur le monde qui, en d’autres temps, valait à notre pays le respect et l’affectueux soutien de...