De mal en pitres

Le respectable magistrat qui défraie actuellement la chronique porte le nom de Mazeh (blagueur, plaisantin en arabe) ; contrairement toutefois aux railleries de ses détracteurs qui ont vu dans ce patronyme une vocation prédestinée à la rigolade, c’est avec le plus grand sérieux que le juge des référés du caza de Tyr émettait samedi dernier un jugement (?) interdisant aux médias opérant au Liban de recueillir des interviews de l’ambassadrice des États-Unis, et cela pour une durée d’un an, na!

Comme on sait, cette très singulière affaire est instantanément devenue l’objet d’une vive polémique, menaçant même de tourner à l’incident diplomatique. Mais c’est surtout l’état de désorganisation, de confusion dans lequel pataugent lamentablement les diverses institutions qui lui a conféré cette allure de véritable histoire de fous. Car on voit mal, pour commencer, comment un juge de province, par ailleurs suspecté d’attaches partisanes, peut s’arroger le pouvoir d’imprimer un virage aussi brutal à la politique étrangère du pays. Il a bien été question d’éventuelles sanctions disciplinaires que prendrait l’Inspection judiciaire, mais le procureur général près la Cour de cassation s’est lavé les mains de l’affaire, dont la truculente vedette se disait prête à démissionner à grand fracas.

On s’interrogeait longuement hier sur l’identité de la source officielle qui, selon l’ambassadrice Dorothy Shea, lui a discrètement prodigué assurances, sinon excuses, quant aux suites qui seraient données à cet épisode. Pas moi, pas moi, a-t-on vu s’en défendre, directement ou non, plus d’un pilier du gouvernement, avant que soit divulgué le nom du conseiller du chef de l’État. Si bien qu’en définitive, la ministre de l’Information aura été toute seule à désavouer explicitement l’imprudent magistrat en exaltant la sacro-sainte liberté d’informer. Bravo certes, et merci pour la belle envolée. Mais à l’heure où le gouvernement fait la chasse aux internautes, lui fallait-il absolument rappeler que le détestable droit de censure relève en premier lieu de son seul département, dont on ne trouve plus l’archaïque équivalent que dans les États policiers et les républiques bananières ?

Si cette pantalonnade juridique doit servir à quelque chose, c’est de rappeler au souvenir et à l’attention de tous, gouvernants et gouvernés, les faits suivants :

l Oui, c’est un fait que l’ambassadrice des États-Unis n’a pas la langue dans sa poche, que tout en imputant au Hezbollah une grande part de responsabilité dans la crise libanaise, elle ne se fait pas faute de dénoncer la corruption ambiante et le coupable retard apporté à la concrétisation des réformes promises. Mais Dorothy Shea ne fait en somme qu’exprimer, on ne peut plus clairement, la déception, la lassitude, l’impatience et même l’irritation de la communauté internationale, celle-là même dont le Liban, ruiné par la faute de dirigeants aussi vénaux qu’incompétents, attend qu’elle accoure à son aide. Gros bailleurs des institutions financières internationales, les États-Unis sont, de surcroît, les principaux fournisseurs de l’armée, et ils ne se privent pas, à l’occasion, de nous le ramener à l’esprit.

l Si la souveraineté et la dignité du Liban souffrent certes de ce genre d’intervention, les dirigeants libanais eux-mêmes en sont les premiers responsables. Ce sont eux en effet qui, brique après brique, se sont acharnés à démonter le mur de respectabilité et d’estime dont a longtemps joui notre pays. De quelle souveraineté, de quelle dignité, de quelle appartenance nationale a-t-on encore le front de parler, dans le fouillis politique libanais où les factions se réclament ouvertement qui de l’Iran et qui de l’Arabie saoudite, sinon de la Turquie ou du Qatar?

l Pas moi, pas moi, ni vu ni entendu : dans la honteuse débandade quasi générale des instances dirigeantes, la patate brûlante échoit au ministre des Affaires étrangères, qui a convoqué pour cet après-midi l’ambassadrice américaine. Nassif Hitti est certes un diplomate hautement estimé et respecté, mais dont le potentiel demeure inexploité, à ce jour, dans un gouvernement télécommandé par la milice et ses alliés du parti présidentiel. À ces derniers on doit, entre autres calamités, une diplomatie insensée, outrageusement pro-iranienne et qui a substantiellement coupé le pays de ses traditionnelles amitiés arabes et occidentales.

Où étaient-elles, à l’époque, notre souveraineté et notre dignité, quand Téhéran se vantait de contrôler plusieurs capitales de la région, dont Beyrouth. Où étaient-elles, plus récemment, quand le ministre syrien des AE jugeait superflue la délimitation de la frontière entre les deux pays ?

Pour toutes ces raisons, ce qui attend aujourd’hui le pensionnaire du palais Bustros est plus qu’un baptême du feu : un moment de vérité.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com


Le respectable magistrat qui défraie actuellement la chronique porte le nom de Mazeh (blagueur, plaisantin en arabe) ; contrairement toutefois aux railleries de ses détracteurs qui ont vu dans ce patronyme une vocation prédestinée à la rigolade, c’est avec le plus grand sérieux que le juge des référés du caza de Tyr émettait samedi dernier un jugement (?) interdisant aux médias...