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Covid-19 : quelle stratégie de sortie pour le Liban ?

Covid-19 : quelle stratégie de sortie pour le Liban ?

La prolongation de la mobilisation générale contre le Covid-19 au 5 juillet prochain souligne la nécessité de maintenir plusieurs mesures de santé publique pour lutter contre une menace épidémique toujours réelle. En prenant cette décision le 5 juin, le gouvernement a réagi à l’augmentation sensible du nombre de cas dans la dernière semaine de mai, suite à l’assouplissement de certaines mesures de santé publique et à la diminution du respect par la population des mesures de distanciation sociale. Si le mois de mai reste, à ce jour, celui où l’on a dénombré le plus grand nombre de cas au Liban – 495 contre 262 en avril, et 456 en mars –, les chiffres de ce mois ci s’en rapprochent sensiblement, avec 477 recensés à la date d’hier, ce qui porte le total à 1 697 cas (et 33 décès) depuis le 21 février.

À ce jour, la réponse sanitaire du ministère de la Santé publique s’est néanmoins avérée globalement efficace pour contenir l’épidémie. Le confinement, adopté en temps opportun, a impliqué diverses mesures mises en œuvre progressivement au fur et à mesure de l’évolution de l’épidémie. Elles incluaient la fermeture des établissements d’enseignement, des espaces publics, des entreprises, de l’aéroport et de presque tous les services non essentiels, ainsi qu’une politique de circulation alternée et certains couvre-feux à l’échelle nationale. L’ensemble de ces mesures n’a toutefois pas manqué d’aggraver les conséquences sociales catastrophiques de la crise économique et financière sans précédent que connaît actuellement le pays.

Tout l’enjeu actuel se situe donc autour de la mise en œuvre de la stratégie de sortie à l’heure où plusieurs pays ont déjà commencé à passer à la « nouvelle norme », qui devrait durer jusqu’à ce que le risque pandémique disparaisse ou qu’un vaccin ou un traitement efficace contre la maladie soit éventuellement disponible. Le 24 avril, le gouvernement libanais a annoncé un plan de désengagement progressif visant à assouplir le verrouillage national et à rouvrir le pays en cinq phases. Dans l’ensemble, ce plan était conforme aux plans de sortie utilisés dans d’autres pays et respecte largement les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé, notamment en ce qui concerne la répartition des secteurs à rouvrir dans certaines phases, en fonction du niveau de risque de transmission du virus et de leurs importances économiques respectives.

Pour rappel, ces phases s’articulaient initialement ainsi : la phase 1 (prévue pour débuter le 27 avril) comprenait notamment la reprise de divers services gouvernementaux et de santé, des hôtels, de certaines PME ou du secteur agricole ; la phase 2 (prévue pour le 4 mai) concernait les restaurants (à 30 % de leur capacité), les terrains de jeux, les salons de coiffure, les mécaniciens et d’autres usines ; la phase 3 (11 mai) concernait les crèches, le Casino du Liban, les concessions automobiles et les services pour les personnes à besoins spécifiques ; la phase 4 (prévue pour le 25 mai) devait permettre la reprise des cours pour les universités et élèves ayant passé le baccalauréat international, ainsi que la réouverture des centres commerciaux ; et enfin, la phase 5 (8 juin) prévoit la réouverture des écoles, des transports publics, des voyages et de plusieurs espaces publics (discothèques, gymnases, plages, musées, théâtres, lieux de culte...). Selon le plan, la réouverture de tous les secteurs de l’économie était prévue avec des restrictions en termes de capacité et d’heures de fonctionnement. Les grands rassemblements – tels que les festivals ou les manifestations – resteraient non autorisés ; ce qui n’a pas empêché au demeurant les gens de se rassembler pour protester contre la situation socio-économique.

Applications diverses

Cependant, depuis l’annonce de ce plan, sa mise en œuvre n’a guère été conforme à ce qui était prévu. Après avoir procédé aux phases 1 et 2, le gouvernement a par exemple rétabli le 13 mai un blocage total de quatre jours, suite à une remontée des cas les jours précédents. Or, cette décision était ni nécessaire ni justifiée à l’échelle nationale dans la mesure où la hausse des cas était largement due au non-respect des règles d’auto-isolement des personnes rapatriées et que la plupart de ces cas étaient regroupés dans certaines communautés (à Barja et au Akkar par exemple) qui auraient pu faire, seules, l’objet de mesures plus strictes pour contrôler la transmission locale. Plus généralement, certaines dispositions du plan ont été appliquées de manière éparse de sorte qu’il est désormais difficile d’évaluer précisément à quelle phase se trouve actuellement le Liban. Certains secteurs identifiés dans les phases 1, 2 et 3 ont rouvert avec des restrictions, ainsi que les centres commerciaux (phase 4) et les boîtes de nuit et les plages (phase 5), alors que les écoles, les universités ou d’autres institutions restent fermées. Aucune information n’ayant été divulguée officiellement sur l’existence d’une version du plan mis à jour, il n’est en outre pas possible de savoir ce qu’elle impliquerait éventuellement.

Cette application différenciée du plan est due pour partie au manque de clarté sur la manière dont il est mis en œuvre, appliqué et évalué. L’annonce de dates précises pour chaque phase s’est par exemple avérée être une faiblesse dans la mesure où celles-ci dépendent de l’évolution en temps réel de l’épidémie, qui est impossible à prévoir. En outre, le court délai entre les phases 1 et 2, puis entre les phases 2 et 3 n’a pas permis, compte tenu de la durée estimée de la période d’incubation (jusqu’à 14 jours), d’évaluer correctement l’impact de la réouverture sur le nombre de cas.

Par ailleurs, des doutes existent sur la capacité réelle du système de santé à détecter, isoler, tester et traiter chaque cas et à retracer chaque contact – un élément essentiel des plans de sortie du Covid-19. Le gouvernement a certes augmenté la capacité de dépistage en termes de nombre de tests aléatoires et de sites de dépistage, y compris dans les zones rurales, passant d’une moyenne d’environ 815 tests/jour en avril à plus de 1 500 tests/jour en juin. Toutefois, les critères de test et la stratégie de recherche des contacts n’ont pas été clairement définis. En outre, le rythme actuel demeure encore en deçà du seuil de 2 000 tests/jour, considéré comme nécessaire à ce stade pour orienter l’action du gouvernement tout au long de la mise en œuvre du plan de sortie.

Des interrogations subsistent aussi s’agissant de la capacité d’accueil : si, à ce jour, le système de santé a été en mesure de fournir des soins à tous les cas nécessitant une hospitalisation, la stratégie visant à accroître la capacité et le nombre de lits de soins généraux et intensifs (et de ventilateurs) dans les hôpitaux publics et privés du Liban n’est toujours pas claire.

Consensus affaibli

Une autre raison essentielle aux changements de cap tient également à l’impact de la négligence et du manque de respect de certaines restrictions par la population. Les précautions sanitaires prises pendant le confinement, dont les « gestes barrières » (éloignement physique, le port d’un masque, le lavage fréquent des mains...) impliquent des changements de comportement au niveau de la population qui doivent perdurer jusqu’à une sortie complète du risque épidémique. De nombreux facteurs incitent les gens à modifier leur comportement en période de pandémie, tels que la perception de la menace, la communication, le leadership, le contexte social, ainsi que les intérêts individuels et collectifs.

Pendant la phase de sortie, l’approche du gouvernement doit être plus participative et engageante, et doit viser à créer un environnement propice au changement pour faciliter l’adoption de nouveaux comportements par la population en général. La stratégie de communication du gouvernement libanais lors de l’épidémie de Covid-19 a inclus un mélange de sensibilisation via les médias traditionnels et d’intervention directe sur les réseaux sociaux. Elle aurait cependant pu être plus complète et adaptée au contexte local : par exemple, un sondage auprès du grand public sur ses connaissances des précautions à prendre lors du Covid-19, sa perception du risque et d’autres facteurs connexes aurait permis d’accroître l’engagement du public et de mieux hiérarchiser les messages. En outre, le gouvernement devrait être clair sur la manière dont le niveau de menace est évalué à mesure que l’épidémie progresse et fournir des explications sur la mise en place ou la levée de certaines mesures en conséquence.

Par ailleurs, alors que la nécessité d’un confinement strict faisait relativement consensus au niveau politique comme du public lors de l’apparition du virus au Liban, ce consensus s’est considérablement affaibli par la suite. L’un des facteurs de cette perte de confiance a été l’exacerbation de la polarisation politique par l’aggravation de la crise économique. Cette polarisation a entraîné une perte de confiance d’une partie du public, celui-ci privilégiant parfois les sources de communication partisanes, voire les rumeurs et « fake news », par rapport aux informations officielles, avec des effets potentiellement délétères en termes de santé publique.

Susciter une large adhésion

Il reste qu’en dépit de ces diverses lacunes, les mesures prises par le gouvernement ont réussi à « aplatir la courbe » et à contrôler l’épidémie. Toutefois, la phase actuelle implique l’introduction d’une nouvelle norme de vie publique, incluant la coexistence de mesures continues de distanciation sociale et un retour progressif à la pleine activité, et s’avère ainsi plus délicate à mettre en œuvre que la phase initiale de lutte contre l’épidémie. Étant donné l’ampleur des changements qu’elle implique au niveau de la population, les connaissances des sciences sociales et comportementales – et en particulier le modèle socio-écologique, qui met l’accent sur l’interaction de multiples niveaux d’influence (individuel, interpersonnel, organisationnel, communautaire et politique) – peuvent être utilisées pour améliorer la mise en œuvre des stratégies de sortie.

Des pistes d’amélioration à l’attention des différents décideurs résident à plusieurs niveaux pour susciter l’adhésion de l’ensemble de la société. Sur le plan de la communication, il est par exemple nécessaire de mettre l’accent sur la nature collective de l’objectif final et le caractère coopératif des moyens pour l’atteindre, en soulignant par exemple que les gestes barrières visent tout autant à se protéger que protéger les autres membres de la communauté. En outre, la désignation d’une personnalité médicale pour fournir, aux côtés du ministre de la Santé publique, les mises à jour quotidiennes sur la stratégie gouvernementale et l’état d’avancement de l’épidémie permettrait de dépolitiser l’émission des messages de santé publique et d’accroître son efficacité après du public. L’atteinte de cet objectif peut aussi passer par une coopération accrue avec des experts scientifiques ou des chefs religieux ou communautaires pouvant être considérés comme des sources d’information plus dignes de confiance par certaines communautés. Une autre piste réside dans la lutte contre les « fake news » ou théories conspirationnistes par l’intermédiaire de personnalités médicales et scientifiques. Enfin, il serait également utile de prévoir des campagnes d’information spécifiques et ciblées sur la santé publique, en particulier au sein des communautés marginalisées telles que les camps de réfugiés et les quartiers pauvres.

La lutte contre l’épidémie de Covid-19 entre dans une nouvelle phase qui implique le renforcement de la coordination des efforts entre les différentes institutions et les principales parties prenantes, l’implication de la communauté au sens large et la garantie d’une communication transparente.

Ce texte est une traduction synthétique et actualisée d’un article originellement publié en anglais sur le site du Lebanese Center for Political Studies.

Par Fatima AL-SAYAH

Chercheuse postdoctorante à l’École de santé publique de l’Université d’Alberta (Canada)


La prolongation de la mobilisation générale contre le Covid-19 au 5 juillet prochain souligne la nécessité de maintenir plusieurs mesures de santé publique pour lutter contre une menace épidémique toujours réelle. En prenant cette décision le 5 juin, le gouvernement a réagi à l’augmentation sensible du nombre de cas dans la dernière semaine de mai, suite à l’assouplissement...

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RAPATRIER DES LIBANAIS ET LES LACHER IMMEDIATEMENT DANS LA NATURE SANS QUARANTAINE EST L,IMPORTATION PURE ET SIMPLE ET DEFINITIVE DU FLEAU PAR NOS ABRUTIS DANS LE PAYS ET L,INFECTION DES LOCAUX.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

08 h 51, le 28 juin 2020

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Commentaires (2)

  • RAPATRIER DES LIBANAIS ET LES LACHER IMMEDIATEMENT DANS LA NATURE SANS QUARANTAINE EST L,IMPORTATION PURE ET SIMPLE ET DEFINITIVE DU FLEAU PAR NOS ABRUTIS DANS LE PAYS ET L,INFECTION DES LOCAUX.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    08 h 51, le 28 juin 2020

  • Contrairement à "Michelle" et "ma belle", "stratégie" et "Liban" ne sont pas des mots qui vont très bien ensemble...

    Gros Gnon

    10 h 43, le 27 juin 2020