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Nos lecteurs ont la parole

Ce Liban d’avant

Ces derniers jours nous sommes inondés de photos représentant notre Liban d’avant celui de l’âge d’or, comme nous nous plaisons à le dire et redire, celui où tout nous souriait et où un avenir tout tracé de prospérité nous attendait. Mon père, au début des années 50, avait à la sueur de son front gagné son premier million. Un « self-made-man » comme on les appelait à l’époque et avec lequel il fit construire dans le carré d’or d’Achrafieh, à « tiswinet Tuéni », un bel immeuble de cinq étages, le summum du luxe. À l’époque, le dollar était à deux livres libanaises et jusqu’à sa mort, en 1983, il nous répétait « tant que la livre va bien, le Liban ira bien ». À la première dévaluation de la livre, vers la seconde partie des années 80, nous nous sommes dépêchés mon mari et moi d’acquérir un appartement en montagne avec les cent mille livres que nous avions en banque par peur de la dévaluation de la livre.

Cette somme était la contrepartie de trente-six mille dollars. Cent mille livres aujourd’hui remplissent à peine le panier de la ménagère pour un ou deux jours. Un million ne suffit plus pour nourrir une famille durant un mois. Nous sommes à la seconde dévaluation de la livre libanaise et le plus dur est que rien entre-temps n’a été assuré pour le citoyen : ni couverture sociale et medicale, ni scolarisation gratuite, ni État de droit. Sans parler de l’électricité déficiente et d’ordures envahissantes.

Il n’est pas difficile de tirer une conclusion amère : notre vie va devenir très différente de celle vécue jusqu’à present. Nos priorités seront la nourriture, le logement, la santé ... Ce qui faisait la douceur de vivre ne sera plus à notre portée. Déjà l’essentiel l’est à peine et avec beaucoup de difficultés. Il va falloir apprendre à vivre différement et l’expliquer à nos enfants.

Mais comment continuer à assurer l’éducation de la future génération? Cette richesse dont nous sommes si fiers. Ces cerveaux dont Maurice Gemayel voulait constituer une banque ; quand les établissements scolaires et universitaires déclarent pour la première fois leur incapacité à poursuivre dans les conditions actuelles, celles où les parents pour la plupart ne peuvent plus payer la scolarité de leurs enfants.

Qui est responsable de cette faillite, trente ans après la fin d’une guerre fratricide ? On parle de mauvaise gestion, de vol, de détournement d’argent, on parle d’empiétement sur les biens de l’État, de frontières perméables, de douanes impayées. Chacun accuse l’autre... Pourtant tous ont à certains moments fait partie du pouvoir, tous ont été acteurs ou témoins. Tous sont responsables, y compris nous le peuple qui avons placé et gardé au pouvoir des personnes indignes de gouverner. Nous avons cru au génie libanais, ce génie qui a un défaut de fabrication majeur, celui de fonctionner uniquement sur un niveau individuel et grippé au niveau national.

Il est temps, il est presque trop tard... Notre plus grande richesse est en péril. Arrêtez de nous dire que l’on ne vous a pas laissé faire. Nommez, s’il vous reste tant soit peu de dignité et de courage, les tireurs de ficelles par leurs noms. Et que ceux-là sortent à la lumière déclarer leurs misérables projets futurs pour ce pays, notre pays, celui de personne d’autre.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.

Ces derniers jours nous sommes inondés de photos représentant notre Liban d’avant celui de l’âge d’or, comme nous nous plaisons à le dire et redire, celui où tout nous souriait et où un avenir tout tracé de prospérité nous attendait. Mon père, au début des années 50, avait à la sueur de son front gagné son premier million. Un « self-made-man » comme on les appelait à l’époque et avec lequel il fit construire dans le carré d’or d’Achrafieh, à « tiswinet Tuéni », un bel immeuble de cinq étages, le summum du luxe. À l’époque, le dollar était à deux livres libanaises et jusqu’à sa mort, en 1983, il nous répétait « tant que la livre va bien, le Liban ira bien ». À la première dévaluation de la livre, vers la seconde partie des années 80, nous nous sommes...
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