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Portrait

Patrick Sfeir ou les dessins du destin

Il aurait voulu être magicien, mais c’est avec ses illustrations que le prof d’animation à l’ALBA charme son monde. Qui est ce talent en pleine ascension ?

Patrick Sfeir ou les dessins du destin

Patrick Sfeir en mode autoportrait. Photo DR

Petit garçon secret et solitaire, longtemps retranché dans son univers, Patrick Sfeir a décidé de parler à l’âge de trois ans et de dessiner sur tous les murs et les meubles des appartements au gré des multiples déménagements de la famille, sans jamais imaginer que le dessin allait être sa voie. Son destin.

Il est né à Beyrouth en 1985. La guerre au Liban fait rage et la famille va prendre le chemin de l’exil. Cap vers l’île de Chypre puis le Canada, et enfin la France où il va passer cinq années avant de rentrer au bercail où il rejoint les bancs du collège Notre-Dame de Jamhour. Quelques années plus tard, un événement tragique va bousculer son existence. Il perd son père à l’âge de 15 ans. « J’avais l’impression de ne l’avoir jamais connu. C’est alors que le dessin est devenu mon ami, mon prof, presque mon père. J’apprenais la vie à travers lui, j’observais, je me posais des questions. Et lorsque je dessinais en pensant à mon père, j’avais l’impression de connecter avec lui ou d’instaurer des conversations que j’aurais aimé avoir. J’essayais de le rejoindre par la pensée et par le dessin, et de faire la paix. C’était difficile de créer une relation censée connecter deux êtres alors qu’on est seul, mais son absence a été une source d’inspiration. » À l’âge où il a fallu choisir un chemin universitaire, Sfeir n’en voyait aucun. « Ma mère a alors pris l’initiative de choisir pour moi et j’ai atterri à L’Académie libanaise des beaux-arts (ALBA). Quand j’ai opté pour l’animation, quelque chose a repris vie en moi, quelque chose qui m’a donné envie d’exister, comme si je me réanimais… »


Patrick Sfeir en mode autoportrait. DR


La magie opère

Après une licence en illustration 2D et 3D, conception et réalisation de films d’animation, Patrick Sfeir, major de sa promotion, s’intéresse de plus en plus à l’illustration. Sur son avant-bras est tatoué le chapeau d’un magicien, ce qu’il aurait voulu être pour sauver le monde, à commencer par les réfugiés au Akkar (avec lesquels il passera 4 ans de sa vie), les petites filles que l’on marie à 12 ans, les enfants affamés du Yémen ou les animaux de la forêt amazonienne en feu. Le haut de forme est posé sur une feuille, métaphore du tapis volant qui lui permet de s’échapper vers son univers parallèle, et un masque, celui de la société. Sur l’autre bras, deux versets de la Bhagavad Gita, texte majeur de l’hindouisme : « Donner sans attendre en retour », et enfin une phrase dans la langue coréenne qu’il a apprise pour réaliser un stage en Corée du Sud et qui dit : « Je voudrais vivre comme je suis. » Ce qu’il fait. Durant la première année de sa maîtrise, il décroche un stage de huit mois en Ukraine dans un atelier d’animation. « Une expérience très enrichissante pendant laquelle je travaillais l’animation à la façon traditionnelle », se souvient-il. De retour au Liban, il obtient sa maîtrise en 2010. Et le voilà propulsé dans le monde réel, celui du travail, des offres et des devis. Premier job en free-lance, première paie : « Une expérience très étrange », dit-il. « La première fois où j’ai été rémunéré pour un dessin, je l’ai très mal vécue. J’avais toujours dessiné dans des moments de stress, de combat intérieur et de solitude, mais surtout j’étais seul maître à bord, avec une liberté totale. Quand il a fallu dessiner pour un client, toute la donne changeait, j’avais l’impression d’avoir des limites, des contraintes, une liberté en moins », poursuit-il. « Et puis, avec le temps, on s’y fait. Et aujourd’hui, quand il m’arrive de bloquer, je prends une grande inspiration et je me dis “Juste amuse-toi et lâche-toi” », dit-il encore. En 2014, quand il décroche un job dans un studio d’animation en Corée du Sud, c’est à son obstination et à sa seule détermination qu’il le doit. Trois ans durant, il n’a cessé de les solliciter par courrier pour enfin obtenir un poste. Après cinq mois d’apprentissage intensif, le voilà qui parle coréen. Aujourd’hui, Patrick Sfeir travaille en free-lance pour de grandes agences publicitaires ou pour des projets particuliers, enseigne l’animation à l’ALBA depuis un an et le « character design » depuis 3 ans, écrit et dessine aussi pour des projets personnels.


Patrick Sfeir en mode autoportrait. DR


La ligne du cœur

Patrick Sfeir aime la vie. Celle qui consiste à être à l’écoute des autres, dans l’amour, le don de soi et le partage, celle qui emmène au plus profond des choses pour toucher aux plus torturées des âmes. Quand son trait magique et ses lignes prennent le contour des silhouettes des petites réfugiées désemparées, des affamés d’amour ou des abandonnés du regard, c’est comme si l’artiste voulait voir ce que ses personnages ont vu, voir ce qu’ils ont vécu, connaître l’indicible et le toucher sans plonger jamais dans le pathos. Et la réalité s’impose avec plus de vigueur dans un surgissement d’images poétiques. « Ces personnages, dit-il, ne m’appartiennent pas. D’ailleurs, tout ce que je crée ne m’appartient pas, à la manière de Platon pour qui le monde des idées faisait écho au monde des images. J’ai l’impression qu’il y a un monde où ils vivent et qu’un jour, ils décident seuls de pénétrer le mien, pour chuchoter des histoires à mes oreilles et s’incarner. Il arrive même que l’histoire se modifie au gré de l’intervention d’autres personnages. Je n’ai aucun crédit et n’ai jamais créé un personnage après une décision. Ils sont des percées d’un univers parallèle. »C’est comme si la douleur s’était réfugiée dans l’imaginaire poétique de Patrick Sfeir, qui la transcende et la magnifie pour devenir enfin une piste, une voie pour comprendre l’humanité et la prendre contre son cœur, qu’il a immense. Tellement immense que cet organe est présent dans la plupart de ses illustrations. « L’un de mes personnages-clés se nomme Kali. Ce petit magicien né en 2006 peut ramener les gens à la vie à une seule condition : à chaque fois qu’il réussit, une petite partie de son cœur est amputée », raconte l’illustrateur en souriant. Au coin de son œil frétillent alors deux petits piercings réalisés à l’âge où l’on veut se différencier. Sans doute pour souligner ce qu’il a de plus intense : son tendre regard sur la vie...



Petit garçon secret et solitaire, longtemps retranché dans son univers, Patrick Sfeir a décidé de parler à l’âge de trois ans et de dessiner sur tous les murs et les meubles des appartements au gré des multiples déménagements de la famille, sans jamais imaginer que le dessin allait être sa voie. Son destin.

Il est né à Beyrouth en 1985. La guerre au Liban fait rage et la...

commentaires (1)

Du peu que j'ai vu, j'ai retrouvé dans le trait de Patrick Sfeir mais aussi dans la conception des personnages (du moins Kali), tout l'univers graphique et imaginaire des mangas. J'ai adoré! J'espère qu'il publiera bientôt une BD (ou un manga justement). Le croisement culturel pourrait être intéressant. bonne chance et bravo!

betty GILBERT SLEIMAN

10 h 25, le 18 juin 2020

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Commentaires (1)

  • Du peu que j'ai vu, j'ai retrouvé dans le trait de Patrick Sfeir mais aussi dans la conception des personnages (du moins Kali), tout l'univers graphique et imaginaire des mangas. J'ai adoré! J'espère qu'il publiera bientôt une BD (ou un manga justement). Le croisement culturel pourrait être intéressant. bonne chance et bravo!

    betty GILBERT SLEIMAN

    10 h 25, le 18 juin 2020