La compagnie des livres

Walid Moussallem : Il faut imaginer Sisyphe heureux...

Pianiste, chef d’orchestre, professeur de philosophie à l’Université libanaise et photographe chevronné, l’ancien directeur par intérim du Conservatoire national supérieur de musique (2014-2018) est également un lecteur impénitent de livres et de partitions. Avec lui, l’ennui n’existe pas et le confinement a pris des allures d’infinies découvertes pour une curiosité insatiable...

Walid Moussallem : Nous ne sommes pas « les maîtres et possesseurs de la nature. » Photo DR

Un musicien apprécie-t-il le confinement ?

Un musicien aime sa solitude, il la cherche. Mais personne ne peut aimer le confinement dans le sens d’obligation ou dans sa définition médicale. Reste que cela oblige à un retour à soi, à une forme de thérapie, de méditation zen. Cette existence au ralenti permet de revenir sur ce qui marque et ce qui a du sens. Je remplis mon temps avec le silence, la musique et le livre, sans oublier de petites randonnées dans la nature.

Vous qui êtes toujours à l’affût de la lecture de partitions, comment les abordez-vous en ce moment ?

Les Préludes et Fugues de Bach, d’une part, sont une source inépuisable pour le pianiste, une mine de richesses sur le plan harmonique et mélodique. D’autre part, les partitions d’orchestre de Wagner avec l’Or du Rhin et Siegfried…

Lire est un plaisir. Quel rapport entretenez-vous avec la littérature dans cet isolement ?

Au début, j’ai eu envie de redécouvrir le monde ténébreux de Dostoïevski en relisant Les Frères Karamazov, un des plus beaux et profonds romans de l’histoire de la littérature. J’ai aussi une grande sensibilité pour la littérature japonaise, spécialement Kawabata et Murakami.

La lecture vient à vous ou allez-vous vers elle ?

En fait, beaucoup de lectures sont dictées par mes cours universitaires. Nietzsche mais aussi Kant, Deleuze et Wittgenstein. La lecture de romans, de livres d’histoire ou de sciences devient par la suite détente… Cela dépend des circonstances, des états d’âme ou des rencontres ! Parfois, j’aime être conseillé. C’est ainsi que j’ai découvert Yuval Noah Harari et ses trois ouvrages, Homo sapiens, Homo deus et 21 Leçons pour le XXIe siècle. Les livres d’histoire m’intéressent aussi. Je cite L’Âge des extrêmes : le court XXe siècle 1914-1994 d’Eric Hobsbawm.

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Quel genre d’ouvrages vous parle le plus : roman, histoire, essai, théâtre ?

À l’adolescence, je suis tombé par hasard sur le Zarathoustra de Nietzsche. Je n’avais rien compris à l’époque, mais j’étais ébloui par la beauté du style et la magie des métaphores. Durant cette période de questionnements, je dévorais les livres. Mais ma passion pour Nietzsche n’a pas tari, et je ne cesse de découvrir la richesse et l’actualité de sa philosophie.

Avez-vous besoin d’une mise en scène, d’un conditionnement, pour lire ?

Aucune. La lecture est un besoin vital qui se suffit à lui-même. Mais une musique de Bach ou de Mozart, dans un bel environnement, ne peut qu’accentuer le plaisir.

Vous êtes aussi photographe chevronné et pianiste. D’autres passions que le public ignore ?

J’aime avant tout la vie ! La nature me procure beaucoup de bien-être et de joie. Je suis aussi passionné de sport : natation, ski, randonnées, vélo, yoga et tai-chi. Mais la musique reste pour moi l’inspiration suprême, l’étincelle d’espérance et la flamme de liberté.

De toute vos lectures, quelle phrase, quel dicton ou quelle pensée vous domine ou vous guide ?

« Il faut imaginer Sisyphe heureux. » Cette phrase a toujours résonné en moi avec force. Face à l’absurde, au non-sens, la vie reste la valeur ultime. C’est le tragique de la vie que l’homme doit affronter avec joie. En ce sens, Albert Camus dit aussi : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. »

Êtes-vous un boulimique de lecture ?

Je ne peux me passer de lecture. Pour la quantité, cela dépend de la nature de la lecture. Nietzsche parle souvent des rares bons lecteurs, ceux qui prennent le temps…

Quel livre vous a laissé une empreinte profonde ?

L’Étranger de Camus est un livre qui m’a marqué. Un livre qui choque et traduit cette vaine tentative des hommes d’imposer la rationalité dans un univers irrationnel.

Qu’est-ce qui vous a déçu en littérature ou en musique ?

Je reviens aux Lettres de Rainer Maria Rilke. Si la musique ou l’écriture ne naissent pas d’un besoin vital chez l’homme, elles n’ont aucune valeur. Aujourd’hui, beaucoup de livres et de musiques ont peu de sens.

Lisez-vous sur tablette ou surfez-vous sur YouTube ? Le numérique est-il votre complice intellectuel ? Jouer du piano reste-t-il votre priorité ?

Mon temps est partagé entre le piano, la lecture et le sport, mais aussi des moments de silence et de méditation. J’écoute pas mal de musique sur YouTube. Mais je préfère toujours avoir un livre entre les mains plutôt qu’une tablette.

Quel personnage de roman, de théâtre ou de la planète musique auriez-vous aimé rencontrer en vrai ?

Peut-être lord Henry du Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde. Un personnage intelligent, ironique, séduisant, intellectuel, avec des théories radicales et originales.

Que vous apporte la lecture ?

La lecture m’apporte joie, sérénité et satisfaction. Elle assouvit ma soif de savoir, me permet des voyages dans l’histoire, le temps, et me permet de rêver, ce qui est toujours une forme de liberté.

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Quelles sont les lectures que vous conseillez à des amis ou des proches durant ce confinement ?

Sinouhé l’Égyptien de Mika Waltari, Kafka sur le rivage de Haruki Murakami, Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier, Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes.

Et les partitions qui remportent vos faveurs ?

De Bach, Les Variations Goldberg et La Passion selon saint Matthieu, Le Requiem de Mozart, Le Sacre du printemps de Stravinsky et Daphnis et Chloé de Ravel.

Auriez-vous jamais imaginé cette pandémie, ce confinement ? Quelle leçon en tirez-vous ?

Ces moments que nous vivons, pleins d’anomalies et de paradoxes, incitent à réfléchir, non pas pour se jeter les responsabilités, mais plutôt pour se demander quelles leçons nous devons tirer, qu’est-ce qu’il faut apprendre pour créer une nouvelle dynamique de changement pour un meilleur avenir. Nous ne sommes pas « les maîtres et possesseurs de la nature ». La nature avec ses lois, son ordre et son équilibre nous remet à notre place, et cela à grand prix, avec un petit virus. À nous de tirer la leçon.


Un musicien apprécie-t-il le confinement ?

Un musicien aime sa solitude, il la cherche. Mais personne ne peut aimer le confinement dans le sens d’obligation ou dans sa définition médicale. Reste que cela oblige à un retour à soi, à une forme de thérapie, de méditation zen. Cette existence au ralenti permet de revenir sur ce qui marque et ce qui a du sens. Je remplis mon temps...

commentaires (1)

oui ,la nature est la plus forte;nous venons d'elle et elle nous reprendra ; J.P

Petmezakis Jacqueline

06 h 43, le 27 mai 2020

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Commentaires (1)

  • oui ,la nature est la plus forte;nous venons d'elle et elle nous reprendra ; J.P

    Petmezakis Jacqueline

    06 h 43, le 27 mai 2020