François-Xavier Bellamy est philosophe et homme politique français. Membre du parti Les Républicains (LR), il est eurodéputé depuis les dernières élections européennes. Dans son livre Demeure (Paris, Grasset, 2018, 272 p.), il dénonce une forme de progrès en vogue aujourd’hui. Ce progrès qui désacralise l’homme en le considérant comme une marchandise parmi tant d’autres. « Aujourd’hui, dans le monde occidental, écrit Bellamy, un enfant s’achète, c’est ce que nous appelons le progrès. » Son jugement est sans ambages: c’est « une crise de sens » que nous vivons. L’homme politique, qui ne cache pas son enracinement dans les valeurs de la foi catholique, estime qu’il faut sauver notre monde du capitalisme qui s’exporte partout.
L’auteur de Demeure jette un regard critique sur le monde moderne et surtout sur la société française en perpétuel mouvement. Il salue les progrès scientifiques qui concourent à l’amélioration de la qualité de vie des hommes. Il dénonce en revanche l’autre, celui qui donne la primauté à l’argent sans grande considération pour la valeur et la dignité de la personne humaine. Le jeune eurodéputé est contre le progrès sans garde-fou. Il prévient que c’est un danger pour l’homme et sa survie. Deux siècles plus tôt, rappelle-t-il, Karl Marx avait des paroles prophétiques sur les dérives que pouvait apporter cette course au progrès. Tout sera commerce, avertissait alors Marx. Nous y sommes !
C’était en 1847. Karl Marx dans Misère de la philosophie dénonçait le mouvement et la dynamique du marché d’une manière prophétique. Dans son livre, Bellamy rapporte les propos de l’écrivain allemand: « Vint enfin un temps où tout ce que les hommes avaient regardé comme inaliénable devint objet d’échange, de trafic et pouvait s’aliéner. C’est le temps où les choses mêmes qui jusqu’alors étaient communiquées, mais jamais échangées ; données, mais jamais vendues, acquises, mais jamais achetées – vertu, amour, opinion, science, conscience, etc. –, où tout enfin passa dans le commerce » (F.-X. Bellamy, Demeure, Paris, Grasset, 2018, p. 216). Aujourd’hui, nous constatons en effet qu’il est là ce « temps de la corruption générale » et de la « vanité universelle ». Un temps où tout ce qui était « solide est littéralement corrompu et rendu liquide, pour pouvoir être disponible à la puissance de l’argent ». Il va sans dire qu’une telle situation n’est pas sans influence sur le plan politique. Car, indique Bellamy, « le politique désormais se dissout dans l’économie ». Nous ne pouvons qu’être en accord avec une telle observation.
Le politique prend de plus en plus pour modèle le monde de l’entreprise: il faut constamment s’adapter et chercher à être plus rapide que ses concurrents pour garder sa place sur le marché et gagner. Les États doivent se transformer sans cesse pour s’aligner sur les exigences de la compétition. C’est à juste titre que notre auteur remarque dans son écrit qu’il n’y a rien qui s’enracine: tout est soumis au mouvement dicté par le cours des marchés. Il faut dès lors échapper, comme le suggère l’auteur de Demeure, « à l’ère du mouvement perpétuel » pour demeurer soi-même. Et surtout pour préserver ce qui fait l’âme d’un peuple, à savoir ses valeurs civiques, républicaines, morales et religieuses. La vie politique, comme la vie en générale, commande d’avancer avec discernement pour mieux appréhender le bien et le mal, le juste et l’injuste, etc. En cela, la réflexion de l’eurodéputé français peut aider à humaniser notre monde qui veut tout aborder, le présent et l’avenir, sous l’angle de l’argent.
L’auteur donne un exemple. Il y a quelques années, en France, le gouvernement a autorisé le travail du dimanche. Une vieille tradition a été rompue pour satisfaire un système capitaliste qui ne voit que l’économie partout, à chaque instant, et en chaque personne. Afin d’enregistrer plus de recettes, le commerce est ouvert le dimanche dominical. Pour Bellamy, ce n’est pas tant une nécessité économique qui a poussé le gouvernement français à permettre le travail le dimanche, mais plutôt « la seule obsession moderne de l’expansion de l’économie » (p. 222). Contraint, il répond à l’esprit de compétition économique à l’américaine. À la lumière de l’analyse de l’auteur, la question qui peut être posée est celle de savoir s’il ne faut pas voir derrière une telle décision la volonté de mettre fin à une tradition à connotation religieuse. Le dimanche, c’est le jour du Seigneur dans la tradition chrétienne. L’homme se repose à l’exemple de son Dieu créateur. Dans la longue tradition chrétienne, il s’agit de permettre aux croyants d’assister à la messe dominicale. Permettre aussi aux ouvriers d’avoir un jour de repos dans la semaine. Cette tradition chrétienne, la France de la laïcité absolue l’a révoquée.
La thèse de notre auteur, que nous partageons d’ailleurs, est que le progrès que nous impose le capitalisme américain qui s’est exporté partout dans le monde est un progrès problématique. Car il bafoue la dignité de la personne humaine et ses valeurs fondamentales. Le monde traverse une crise de sens, à cause de la domination de l’économie marchande. On ne peut contester cela. Le progrès est une bonne chose, certes. Le marché est un outil essentiel à la vie des hommes, certes aussi. L’homme en est le grand bénéficiaire, certes enfin. Mais quand ce progrès absorbe tout de la vie des hommes, le marché, pour Bellamy, « perd son sens, devient absurde, et se retourne contre » les hommes.
Selon lui, « la culture contemporaine porte partout des traces de cette crise profonde ». Pour illustrer son propos, l’homme politique français cite Jan Kounen qui écrit avec regret: « Tout s’achète. L’amour, l’art, la planète Terre, vous, moi. Surtout moi. L’homme est un produit comme les autres, avec une date limite de vente » (Bellamy, Demeure, p. 224). Un monde où tout s’achète ne peut qu’être un « monde où le marché perd son sens et le travail avec lui » (ibid., p. 227). Il faut « sauver notre monde », propose Bellamy. Il faut le sauver de la « raison calculatrice qui finit par nous rendre fous, il faut redire que l’essentiel de nos existences tient, et tiendra toujours, dans ce qui ne se compte pas » (p. 234).
La question est comment sauver ce monde de cette course au progrès qui met parfois la vie des hommes en danger ? Sans doute par l’éducation et la formation de la conscience, l’éducation aux valeurs de l’amour de l’humain, le respect de la dignité humaine, l’obéissance à l’autorité publique qui est le garant du vivre-ensemble.
Pierre BOUBANE
Master Info-Com (M.I.C.),
Université Saint-Joseph
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Merci pour votre pertinent analyse de l'excellent livre de FX. Bellamy. Nous y avons lu la même chose - mais vous l'avez exprimé.
22 h 38, le 12 mai 2020