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Entretien

Dans le monde arabe, « on cherche plus des atténuations que des solutions » face à la pandémie

Chercheur sur la Méditerranée et le monde arabe, Haizam Amirah-Fernández répond aux questions de « L’OLJ ».

Des policiers algériens arrêtent des contestataires après qu’ils ont manifesté sur la place de l’Émir Abdelkader dans la capitale Alger, le 14 avril 2020/AFP/Ryad Kramdi

Dans le monde arabe, la propagation du coronavirus exacerbe les multiples failles des systèmes de santé en place et accélère l’effondrement des modèles économiques existants, dont une grande partie dépend – parfois presque exclusivement – des revenus pétroliers.

Conjuguée à la crise des hydrocarbures et des services publics, la pandémie interroge sur l’avenir des mouvements populaires qui ont précédé la crise sanitaire. Chercheur sur la Méditerranée et le monde arabe à l’Institut royal Elcano de Madrid, Haizam Amirah-Fernández répond aux questions de L’Orient-Le Jour.


Quelles stratégies de déconfinement observe-t-on dans le monde arabe ?

Pour l’heure, nous sommes plutôt dans le flou. Nous sommes sur un terrain inconnu et ce n’est que le début. En l’absence d’un vaccin ou de médicaments, dans quelle mesure peut-on permettre un retour à une sorte de normalité avec une libre circulation des personnes à l’intérieur du territoire et entre les pays ? Je ne vois pas cela se produire dans un proche avenir, à moins qu’il n’y ait soudainement des preuves de quelque chose que nous ne savons pas. On parle par exemple beaucoup de l’impact de la chaleur sur la pandémie en ce moment. Mais rien de concluant à ce sujet. De toute façon, les grandes perturbations sont déjà là. Qu’il s’agisse de la crise sanitaire ou de son impact sur les crises économiques, sociales et politiques.

Dans le monde arabe, on cherche plus des atténuations que des solutions. Il n’y a aucune coordination régionale, qu’elle soit technique, matérielle ou autre. Dans d’autres parties du monde, nous observons la même dynamique, même si, en Europe, il y a eu une coordination pour contrôler les frontières et, par exemple, suspendre l’espace Schengen. Dans la région arabe, tous les gouvernements sont conscients des lacunes de leurs systèmes de santé et ils sont tous conscients qu’en cas d’infection généralisée, ils sont condamnés. La société sera durement touchée, en particulier dans les endroits à forte densité de population, notamment dans les camps de réfugiés ou dans des contextes sociaux difficiles.

Cela explique pourquoi, dans certains endroits, ils ont essayé de contrôler et d’imposer au maximum la distanciation sociale. Au Maroc, on accorde un permis à une personne par famille pour aller faire les courses, en portant un masque.


(Lire aussi : Les premières leçons géopolitiques de la crise du Covid-19)

La pandémie permet-elle à certains régimes dans la région de redorer leur blason et de rallier la population autour du drapeau national ?

Les gens se rassemblent d’abord autour de leurs dirigeants pour développer un sentiment de sécurité. Ils peuvent même accepter certains sacrifices. Mais les étapes suivantes sont les plus difficiles. Les gens se réveilleront et seront confrontés à de sombres perspectives d’avenir. Ils commenceront à demander des choses à l’État parce qu’ils ne peuvent plus supporter leurs conditions de vie et parce que l’État n’offre pas les ressources nécessaires. Pour les personnes qui ne gagnent pas leur vie, qui n’ont pas d’épargne ou qui voient leur épargne disparaître, qui n’ont pas de filet de sécurité sociale, cette situation n’est pas viable. Or les États ne sont pas équipés pour subvenir à ces demandes. Ils l’ont déjà prouvé par le passé, ce qui a amené les gens à descendre dans les rues de leurs pays tout au long de la décennie.

La crise sanitaire aggrave les crises qui préexistaient déjà. Elle les rend encore plus destructrices. Est-ce qu’elle permettra une plus grande responsabilisation des pouvoirs ? Ces derniers auront-ils recours aux anciennes tactiques ? Je pense aux méthodes autoritaires, à la désignation d’un ennemi « extérieur », au mensonge, etc. Mais réprimer les adversaires politiques se résoudra rien pour les régimes, ni la crise sanitaire, ni la crise économique.


(Lire aussi : "Le confinement est plutôt respecté dans le monde arabe")



On a vu dernièrement, au Liban, par exemple, une reprise des manifestations. Selon vous, la pandémie peut-elle avoir raison des soulèvements populaires dans la région ?

Le Hirak en Algérie et les mobilisations au Liban ou en Irak ont été suspendus dans le cadre de la lutte contre la pandémie. Mais si nous pensons aux raisons pour lesquelles les gens sont descendus dans la rue en premier lieu, leurs demandes n’ont toujours pas été satisfaites. La question est donc maintenant de savoir ce qui arriverait une fois cette crise terminée, ou du moins lorsque les gens commenceront à sentir que les aspects les plus graves de la crise sont derrière eux. Ces causes seront non seulement toujours là, mais de manière peut-être encore plus forte. Même si je ne peux pas prédire l’avenir, il me semble illusoire de penser que ces facteurs peuvent disparaître ou être tus par les gouvernements. De plus, tous ces éléments échappent désormais au contrôle de ces derniers. Cela les obligera à tenter des choses qu’ils n’ont jamais essayées auparavant. Mais peuvent-ils le faire ? Les régimes se demandent sans doute si la pandémie peut les tuer. Je n’ai pas la réponse à cette question mais je répondrais par une autre question. Une fois cette crise terminée, le nombre d’États arabes en déroute sera-t-il le même qu’aujourd’hui ?


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commentaires (1)

Tout va changer dans un monde arabe en ébullition et ou la pandémie va tout bouleverser et le prix du pétrole chuter .

Antoine Sabbagha

19 h 09, le 25 avril 2020

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Commentaires (1)

  • Tout va changer dans un monde arabe en ébullition et ou la pandémie va tout bouleverser et le prix du pétrole chuter .

    Antoine Sabbagha

    19 h 09, le 25 avril 2020