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Revenir au pays suspendu


Ce vide depuis deux jours. Ce silence intermittent du ciel quand les drones israéliens font relâche. Bienvenu, mais inhabituel. En cinquante ans de guerres inutiles, on ne saurait dire quel des bombardements ou des accalmies est le plus déroutant. Quand les nerfs se relâchent, il faut du temps pour se réadapter à la détente. Pour certains chanceux, le bourdonnement du drone est un bruit blanc presque apaisant, qui domine les rumeurs hystériques de la ville et les décourageantes petites voix intérieures. Pour la majorité des autres, ce vrombissement constant vrille le cerveau, provoque des migraines intenables, rend irascible et décroche l’attention jusqu’à la prostration. Imaginez une tondeuse dans le ciel de votre ville, 14 à 20 heures par jour. Et puis ce sentiment d’être « vu », traqué, scanné en permanence, dépouillé de son intimité, de son droit à l’image et à la confidentialité de ses données par une instance étrangère, est pour le moins difficile à vivre.

Les bombardements aériens sont encore une autre histoire. Le cœur s’arrête, le sang se fige. Dans la fumée qui monte, vous savez que des êtres vivants ont été broyés, écrasés sous les murs, les toits et la taule, d’autres blessés ou mutilés. Des semaines de souffrance ou toute une vie de deuil les attendent, sombre loterie. Le bilan de quatre mois de combats, depuis le 2 mars 2026, avoisinerait les 4 000 morts, sinon plus, les corps sous les décombres n’étant pas pris en compte. Près de 10 500 blessés dont un grand nombre sont encore traités dans les hôpitaux. Plus d’un million de déplacés. Les combattants du parti-milice ne représentent qu’à peine le quart de ces victimes. Les autres ont subi la propension des Israéliens, selon les propos de Trump lui-même, « à abattre un immeuble chaque fois qu’ils recherchent quelqu’un ». Les cessez-le-feu sur le papier n’ont jamais tenu la route. Pour se fier à la consolidation du dernier en date, il faudra attendre la fin des soixante jours de pourparlers entre l’Iran et les États-Unis. Durant cette période, Israël est mis en garde contre une reprise de la guerre pour ne pas faire échouer le processus. Une retenue dont l’État hébreu définira les limites à sa guise.

Il a suffi de ce petit espoir. Même pas une certitude, et Beyrouth voit déjà revenir un grand nombre de ses habituels revenants. Les familles éclatées par l’exil convergent dans un été qui commence doux, avec de belles promesses de plage et de montagne. C’est presque irrationnel, cette idée que « tant que l’aéroport est ouvert, tant que des avions atterrissent et décollent, on revient ». On revient pour les siens, pour tomber amoureux, pour la sauge qui darde l’air à la tombée du soir, pour la brume qui entoure les sommets, pour la Méditerranée qui sent la pastèque. Et aussi, semble-t-il, et ils sont nombreux à le faire, pour prospecter des possibilités de se réinstaller pour de bon, parce que ça ne peut pas aller pire, ce qu’ils ont envie de traduire par ça n’ira que mieux.

Les Libanais ne sont pas égaux dans la douleur collective de la guerre. Ceux qui ont perdu leur village, le lieu de la source, de l’eau, de l’accent, des odeurs familières, les chemins qui ont connu leurs pas, les arbres qui ont retenu leurs rires, les rythmes auxquels s’accordent le cœur et le corps, les visages aimés ; ceux-là sont amputés de soi-même. Dans certaines agglomérations sur lesquelles s’est acharnée l’armée israélienne, il ne reste même pas la trace d’une borne pour se repérer et se souvenir. Tout est confondu dans une même montagne de cendres au milieu de paysages d’une beauté à pleurer. La reconstruction ne ramènera pas ces choses qui constituent un être, un individu, une communauté. Il faudra consentir à les confier à l’improbable territoire de la mémoire. Mais il est nécessaire que la reconstruction du Sud ait lieu. Il est nécessaire que les habitants y reviennent et y vivent. Ni colonie israélienne ni zone industrielle « utile » : le Sud n’a que trop souffert. Il mérite un nouveau chapitre et toute l’attention tant espérée, tant attendue, de l’État libanais.

Ce vide depuis deux jours. Ce silence intermittent du ciel quand les drones israéliens font relâche. Bienvenu, mais inhabituel. En cinquante ans de guerres inutiles, on ne saurait dire quel des bombardements ou des accalmies est le plus déroutant. Quand les nerfs se relâchent, il faut du temps pour se réadapter à la détente. Pour certains chanceux, le bourdonnement du drone est un bruit blanc presque apaisant, qui domine les rumeurs hystériques de la ville et les décourageantes petites voix intérieures. Pour la majorité des autres, ce vrombissement constant vrille le cerveau, provoque des migraines intenables, rend irascible et décroche l’attention jusqu’à la prostration. Imaginez une tondeuse dans le ciel de votre ville, 14 à 20 heures par jour. Et puis ce sentiment d’être « vu », traqué, scanné en...
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