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Analyse

Les premières leçons géopolitiques de la crise du Covid-19

Après plusieurs mois d’épidémie, on peut distinguer quatre grandes tendances.

À Berlin, des activistes contre le réchauffement climatique, le 24 avril 2020. John MacDougall/AFP

Commençons par un constat que l’on répète à chaque article, mais qui est certainement la donnée la plus importante pour appréhender toutes les autres informations, analyses ou exercices de prospectives : dans la crise du coronavirus, il y a encore beaucoup plus d’inconnues que de certitudes. Le Covid-19, qui a contraint la moitié de la population mondiale à vivre confinée, reste une énigme. Et il pourrait réserver encore bien des surprises. Des chercheurs français ont par exemple avancé cette semaine l’hypothèse que la nicotine pourrait avoir un effet protecteur contre le coronavirus. Autre piste à prendre en compte : une étude menée par le gouvernement américain et présentée jeudi prétend que la chaleur et l’humidité pourraient affaiblir le virus. Si, et seulement si, ces deux hypothèses s’avéraient vérifiées scientifiquement, cela permettrait de mieux comprendre les variations que l’on observe tant au niveau individuel qu’à celui des pays dans la propagation et dans la résistance au virus. Les pays du Sud, pour l’instant globalement moins touchés, pourraient se réjouir de cette nouvelle et en même temps s’inquiéter des conséquences d’une éventuelle seconde vague quand les températures seront moins clémentes. Pour résumer : la bataille risque d’être encore longue, et même si certains pays s’en sortent pour l’instant beaucoup mieux que d’autres, aucun ne peut se targuer d’une victoire définitive sur le virus. Une fois ces précautions prises, il est possible de faire un premier bilan géopolitique de la crise. Après plusieurs mois d’épidémie, on peut distinguer quatre grandes tendances.

1. Il n’y aura pas de grand vainqueur

Les pays occidentaux sont de loin les plus meurtris par le virus puisqu’ils comptent, à ce jour, pour deux tiers des 190 000 morts du Covid-19 dans le monde. De là à dire qu’ils seront les grands perdants de la crise, il y a un pas qu’il paraît néanmoins hâtif de franchir. Les bilans officiels des morts sont sujets à caution dans de nombreux pays, notamment en Chine, et ils ne suffisent de toute façon pas à évaluer l’impact du virus sur un pays ou une région. L’Afrique est pour l’instant beaucoup moins touchée que les pays occidentaux, mais les mesures de confinement y ont des effets beaucoup plus désastreux, provoquant notamment des risques de grande famine. Tous les grands pôles de puissances sont affectés, à des niveaux différents, par la pandémie qui révèle les fragilités de chaque État ou de chaque modèle. Le chômage a explosé aux États-Unis où plus de 26 millions de personnes ont perdu leur emploi, et le pays devrait afficher une récession importante en 2020 (évaluée autour de 6 % du PIB). La crise des prix du pétrole a en outre affecté un pan de son économie, alors que les producteurs de schiste américain ont besoin d’un prix élevé pour être rentables. La première puissance mondiale a toutefois les moyens de le rester encore un moment si la période postconfinement se passe relativement bien. Les États-Unis peuvent encore s’appuyer sur de nombreux atouts, sans équivalent ailleurs, parmi lesquels : le dollar, les meilleures universités au monde, les GAFA (géants du web), un grand marché intérieur, etc. Si la crise du coronavirus peut accélérer le déclin de la domination américaine, il n’y pas de raisons objectives qu’il en signe la fin.

Les pays de l’Union européenne peuvent se targuer d’avoir le meilleur filet de sécurité sociale au monde, ce qui leur permet, pour le moment, d’éviter un chômage massif, mais au prix d’un fort endettement. Comme lors de la crise de l’euro, on peut distinguer les bons résultats des pays du Nord de ceux des pays du Sud. De la capacité de ces pays du Nord, l’Allemagne en tête, à accepter d’aider les pays du Sud à payer la facture dépend l’avenir à moyen terme de l’UE. L’Allemagne a des résultats extraordinaires dans sa lutte contre le virus, mais Berlin serait perdant si les pays du Sud de l’Union subissaient une récession profonde et prolongée. Entre le scénario de l’explosion de la zone euro et celui de la mutualisation des dettes, l’UE trouvera probablement, comme à son habitude, un compromis qui évite de franchir les lignes rouges des uns et des autres. Mais est-ce que cela sera suffisant, alors que la crise devrait laisser de profondes traces dans les pays du Sud, notamment en Italie ?

Après avoir bombé le torse, Vladimir Poutine a dû, lui, se résoudre à adopter des mesures de confinement strictes. La crise des prix du pétrole a fragilisé un peu plus une économie russe sous sanctions internationales et largement dépendante de l’exportation de ses hydrocarbures. Pour venir en aide à une population qui subit la crise de plein fouet, le maître du Kremlin hésite à utiliser son fonds souverain, constitué pour tenir en cas de grosse tempête. S’il ne le fait pas, il s’expose à une augmentation de la pauvreté et de la colère au sein de la population. S’il décide de s’en servir, il prive en partie l’économie russe d’un matelas permettant de ne pas demander de l’aide au FMI en cas de récession prolongée.

La Chine, enfin, se présente aujourd’hui comme le modèle à suivre, forte de son succès contre l’épidémie. Mais la stratégie prudente et à long terme de Pékin a laissé place à une offensive diplomatique sans précédent depuis plusieurs mois, vantant le modèle chinois présenté comme supérieur à celui des pays occidentaux. La diplomatie du masque semble toutefois avoir été contre-productive. Une étude du centre de recherche Pew publiée mardi montre que la Chine n’a jamais eu aussi mauvaise presse aux États-Unis. La prise de conscience des pays occidentaux de leur dépendance stratégique envers la Chine devrait les pousser à relocaliser une partie de leurs industries. La croissance chinoise, si elle se porte mieux que celle de ses concurrents, devrait tomber en dessous des 6 %, considérés comme nécessaires au plein emploi, et son économie reste assez dépendante de ses exportations. Autrement dit : la Chine a besoin que la récession mondiale ne se prolonge pas dans le temps et que les dogmes de la mondialisation ne soient pas remis en question, ce qui est loin d’être gagné.

2. Le combat démocratie vs autocratie n’est pas terminé

Si la tentation autoritaire peut être plus forte dans les moments de crise, le bilan provisoire appelle à la prudence. La plupart des dirigeants profitent d’une union nationale derrière le drapeau, qui fait remonter leur cote de popularité, mais c’est dans la gestion de l’après que tout devrait se décider. L’épidémie met les États en première ligne car ils se trouvent plus ou moins contraints de répondre aux demandes d’aide et de protection de leurs populations. Ces dernières peuvent être, dans ce contexte, moins exigeantes en matière de démocratie et de liberté individuelle, la survie étant considérée comme l’absolue priorité, comme le montre l’utilisation des méthodes de haute surveillance dans les pays démocratiques.

La Chine en profite pour vanter les avantages de son modèle, qui lui ont permis de sortir assez rapidement de la crise. Mais elle omet ses mensonges et sa volonté de dissimuler l’information, qui ont coûté cher au reste du monde. Dans cette bataille, la transparence est un atout de poids. Parmi les meilleurs élèves face au Covid-19, figurent d’ailleurs nombre de démocraties, comme l’Allemagne d’Angela Merkel, plus populaire que jamais, ou encore la Corée du Sud. Les populations sont en demande d’autorité, mais aussi d’informations crédibles et régulières. La grande dépression de 1929 a largement favorisé la montée en puissance des totalitarismes. Sans refaire l’histoire, on peut sérieusement craindre qu’une nouvelle grande dépression profite aux partis extrêmes. Mais la Seconde Guerre mondiale a démontré qu’en temps de grande crise, les démocraties étaient plus solides que les pays totalitaires. La grande crise étant là, les deux tendances peuvent survenir, voire cohabiter.

3. Décomposition de l’ordre international

L’épidémie du Covid-19 est la « première crise d’un monde postaméricain », avance, dans un entretien au Monde, le directeur de l’Institut français des relations internationales (IFRI), Thomas Gomart. Les États-Unis de Donald Trump ont renoncé à jouer leur rôle de leader mondial. Leur décision de cesser, en pleine crise sanitaire, leur contribution à l’OMS, malgré les reproches qu’on peut faire à l’organisation, en est le meilleur exemple. Le multilatéralisme est à l’arrêt. Le Conseil de sécurité, qui ne s’est réuni qu’une seule fois depuis le début de la pandémie, ne s’est pas entendu sur une déclaration commune. La Chine est aux aguets. La Russie flirte avec tout le monde pour préserver sa place. L’UE est divisée et paraît incapable de peser dans un monde dominé par deux empires, l’un américain et l’autre chinois. Alors que l’épidémie requiert une coopération internationale inédite pour identifier le virus, l’endiguer et le vaincre, le bilan à ce niveau-là ne pousse guère à l’optimisme. Seule éclaircie au tableau : la décision du G20 d’annuler le remboursement de la dette pour les pays du Sud jusqu’à la fin de l’année.

4. La mondialisation de tous les maux

La mondialisation n’a jamais été aussi vilipendée. Deux paradoxes émergent pourtant dans ce contexte. La majorité de la population mondiale est confrontée au même défi au même moment, c’est sans précédent dans l‘histoire, au point qu’on peut dire qu’elle n’a jamais été aussi mondialisée. Second paradoxe : les seuls gagnants de la crise sont pour l’instant les plus grands symboles de la mondialisation. Jeff Bezos, le patron d’Amazon, a vu sa fortune augmenter de 24 milliards de dollars depuis le début de l’épidémie, tandis que Netflix a enregistré plus de 15 millions de nouveaux abonnés. La crise devrait accélérer la transformation numérique de l’économie et profiter ainsi aux plus grands groupes au détriment des petites entreprises locales qui auront beaucoup plus de mal à s’en sortir.

Décréter la fin de la mondialisation, ou la démondialisation, paraît pour le moins précipité. Plusieurs dynamiques pourraient aller dans ce sens, comme la relocalisation d’une partie des industries dans les pays riches, favorisée là encore par la révolution numérique, le retour des frontières, l’attrait croissant pour les produits locaux ou encore les normes environnementales. Mais la démondialisation dépend avant tout d’un calcul qui se joue à l’échelle de la personne (habitudes de consommation), de l’entreprise (coût de production et marché visé) et de l’État (intérêt pour son économie à mettre en place des mesures de protection douanière). Le risque est que l’on observe un repli national sans pour autant que les populations modifient dans une large mesure leurs modes de consommation. La mondialisation survivrait alors dans ce qu’elle a de pire.


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commentaires (4)

La crise du covid 19 sonne le glas de la mondialisation et donne raison a TRUMP....

HABIBI FRANCAIS

12 h 25, le 25 avril 2020

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Commentaires (4)

  • La crise du covid 19 sonne le glas de la mondialisation et donne raison a TRUMP....

    HABIBI FRANCAIS

    12 h 25, le 25 avril 2020

  • Le plus important dans une analyse de ce genre c'est la situation des pays dits "dominants" , dominants parce que étant les plus forts donc théoriquement les mieux préparés à faire face au fléau que les pays plus faibles . Cet article brode tout autour de ces pays arrogants pour nous amener à comprendre que le dollar, les universités etc... sont les meilleures du monde etc... de la poudre au yeux , rien d'autre que pour éviter de nous parler d'implosion de l'Amérique géré par un clown , stupidement appelé gaffeur , comme si un gaffeur à répétition n'était pas tout simplement un clown . Le monde a glissé en l'espace de 2 à 3 mois , les chinois ont repris leurs exportations , leurs machines tournent , peut être pas à plein régime mais elles tournent là où en Europe et aux USA on se demande quand est-ce qu'elles vont le faire . Ne pas parler d'une catastrophe actuelle ne peut pas empêcher cette catastrophe d'exister, même si la stupidité ne veut pas l'admettre.

    FRIK-A-FRAK

    12 h 06, le 25 avril 2020

  • Coronavirus. "Pour éviter d'attraper le Covid-19 : Verser de l'huile de violette sur un coton en guise de suppositoire avant de s'endormir". (L'ayatollah irano-irakien Abbas Tabrizian). Sans commentaires. L'OBS du 23/4/2020 p.38.

    Honneur et Patrie

    12 h 02, le 25 avril 2020

  • ARTICLE BIEN ECRIT MAIS TROP DE SURPRISES POURRAIENT CONTREDIRE UNE GRANDE PART DE SES SUGGESTIONS.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    09 h 33, le 25 avril 2020