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Société - Témoignages

« Il a fallu une épidémie de cette ampleur pour que notre travail soit reconnu à sa juste valeur »

En première ligne avec les patients contaminés par le coronavirus, les corps médical et soignant tentent de relever les défis qu’impose la maladie. Face à des parents en plein désarroi et des patients anxieux, ils déploient leurs efforts pour les tranquilliser et rendre leur séjour à l’hôpital moins pénible.

Reine Raffoul (à droite) avec les membres de son équipe. Photo DR

« Lorsque les Libanais ont applaudi les corps médical et paramédical, le dimanche 29 mars, sur leurs balcons, ça m’a réchauffé le cœur. J’ai senti que nous n'étions pas seuls dans cette guerre menée contre le Covid-19. » Reine Raffoul est infirmière responsable de l’unité d’isolation à l’Hôpital universitaire Rafic Hariri, inaugurée il y a près d’un mois pour accueillir les patients dont l’état de santé est devenu stable, mais qui continuent de présenter de légers symptômes comme de petits rhumes ou toux, une petite fatigue ou un léger mal de tête. À l’instar de nombre de ses collègues, elle n’a pas hésité une seconde à s’enrôler dans ce département, lorsqu’on a fait appel à ses services.

« Cette démonstration de soutien des Libanais m’a toutefois également attristée, confie-t-elle à L’Orient-Le Jour. Parce qu’il a fallu une épidémie de cette ampleur pour que notre travail soit reconnu à sa juste valeur, sachant que le corps infirmier, surtout chez nous à l’Hôpital Rafic Hariri, a toujours été en première ligne, déjà avec les épidémies de SARS en 2002 et d’Ebola en 2014, le crash de l’avion éthiopien en 2010 (après le décollage de Beyrouth) et maintenant avec le coronavirus. »

Mère de trois enfants, âgés de 12, 8 et 3 ans et demi, Reine Raffoul raconte que les défis que pose la prise en charge des patients du Covid-19 ne sont pas des moindres. « Le fait d’avoir accepté de travailler dans ce service est en soi un challenge, affirme-t-elle. Nous avons peur de transmettre le virus à nos proches, malgré toutes les précautions que nous prenons. J’ai peur pour mes enfants, mais surtout pour mes parents qui vivent avec moi et qui ont refusé de me laisser seule lorsque je leur ai annoncé que j’allais prendre en charge cette unité, alors que je leur demandais de déménager durant cette période chez mon frère. Je me souviens encore des larmes qui brillaient dans leurs yeux, comme si j’allais sur un champ de bataille. »

Si certaines infirmières refusent de rentrer chez elles pour épargner leurs familles, Reine Raffoul souligne qu’elle ne peut pas laisser ses enfants, « surtout que ma toute petite a un cas spécial ». « Je ne peux pas non plus les empêcher de m’embrasser quand je rentre le soir, ajoute-t-elle. Je prends toutes les précautions possibles et je prie tous les jours le Seigneur de m’aider à protéger ma famille. Heureusement, chez nous à l’hôpital, aucun cas n’a été enregistré parmi les équipes soignantes. Le plus dur reste cependant le fait de ne pas pouvoir rendre visite à mon frère, qui habite tout près de chez moi, ni à ma sœur. »

« Regard stigmatisant »

Se penchant sur les défis rencontrés au quotidien, Reine Raffoul s’attarde sur les cas des « patients qui n’arrivent toujours pas à comprendre la gravité de cette maladie ». « Certains veulent rentrer chez eux, ajoute-t-elle. D’autres ne respectent pas les règles d’isolation, même au sein de l’hôpital. Il faut toujours les rappeler à l’ordre. La situation dans laquelle ils vivent n’est pas facile, d’autant qu’ils sont physiquement isolés du monde extérieur. Nous nous efforçons de rendre leur vie plus facile et leur séjour moins pénible. »

Pour Rana*, infirmière dans un hôpital privé, le regard « stigmatisant » des autres reste le plus grand défi à relever, d’autant plus que « les informations circulant sur les réseaux sociaux ne cessent de l’alimenter ». « Personnellement, j’ai contracté le virus, malgré les précautions prises, avoue-t-elle. Désormais, lorsque les gardes de sécurité me voient arriver, ils me demandent de m’éloigner pour qu’ils m’ouvrent la porte avant de fuir, sachant que je porte le masque pour entrer et sortir de l’hôpital. »

Reine Raffoul raconte de son côté que certaines de ses collègues, qui ne sont pas motorisées, ont eu affaire à des chauffeurs de taxi-service qui leur ont demandé de descendre de la voiture lorsqu’ils ont su qu’elles travaillaient à l’Hôpital Hariri. D’autres se sont vu interdire l’accès aux bus des transports publics. « Depuis qu’ils savent qu’elles travaillent à l’Hôpital Hariri, les conducteurs refusent de s’arrêter pour les transporter », regrette-t-elle.

Rana, qui a repris son travail après être complètement guérie, affirme par ailleurs que les équipements de protection personnelle (PPE) constituent une torture d’autant qu’ils sont « encombrants » et « étouffants ». « Nous devons les porter à longueur de journée, alors que nous avons de longs horaires qui s’étalent sur douze heures de travail, poursuit-elle. Avec la chaleur, le port de cette tenue est encore plus pénible. »

(Lire aussi : Hôpitaux privés : l’État s’engage à régler sans tarder une partie de sa dette)


Les limites du système de santé

Sur le plan médical, les défis sont tout aussi nombreux. Moussa Riachy, chef du service de pneumologie et de réanimation médicale à l’Hôtel-Dieu de France et directeur des opérations du Covid-19, explique que « le système de santé au Liban a des limites qui sont définies par trois éléments : les équipements, qui manquent au Liban comme partout dans le monde ;

le manque de respirateurs, qui nous effraie parce qu’avec l’évolution de l’épidémie, certains malades pourraient se retrouver sans cette assistance ; et les ressources humaines ». Sur ce dernier point, le Dr Riachy précise que les membres des équipes soignantes « sont renvoyés pendant au moins deux semaines lorsqu’ils sont malades ». « C’est une guerre pour nous et ce n’est pas facile de convaincre les gens de venir travailler en première ligne », avance-t-il. Par ailleurs, il se félicite des chiffres enregistrés jusqu’à présent au Liban, qui « sont tranquillisants, malgré les débordements observés dans certaines régions ».

« Les familles des patients ont soif d’informations et sont inquiètes pour leurs proches qu’elles ne peuvent pas voir, poursuit-il. Pour les tranquilliser, nous faisons en sorte de les contacter une fois par jour. C’est une situation qui est nouvelle pour nous comme pour les familles et les patients et nous apprenons à la gérer. C’est un grand défi, d’autant que les patients nécessitant une hospitalisation sont notamment ceux âgés entre 40 et 60 ans qui se croient encore jeunes et qui, pour épargner leurs aînés, sortent pour assurer les besoins de leurs familles. Donc, nous nous retrouvons devant des parents inquiets pour leurs enfants, qui ne peuvent pas les voir et que nous devons tranquilliser. »

Pour le Dr Michelle Saliba, infectiologue à l’Hôpital Hariri, le défi majeur reste le manque de médicaments dont disposent les médecins. « Certains médicaments ont montré un bénéfice dans le traitement des cas de Covid-19, dit-elle. Pour les cas sévères, aucun traitement n’a prouvé à ce jour son efficacité. C’est stressant pour nous et déprimant. Mais c’est une phase par laquelle nous devons malheureusement passer jusqu’à la découverte d’un traitement. »

* Le prénom a été modifié.


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