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Lifestyle - Photo-roman

Nos « banana cakes » et leurs coups au ventre

Que se passe-t-il derrière les murs, en temps de confinement, lorsqu’à force de coups reçus et d’autres violences domestiques, et malgré la menace du virus, la maison de certain(e)s devient le lieu le plus dangereux du monde ?

Photo Carla HENOUD

Elle habitait rue de la Liberté. Ironie du sort. Mardi soir, le journal télévisé de 20 heures m’apprend que Maha D., une Syrienne âgée de cinq ans seulement, a été battue à mort par son père. Un habitant du quartier de Mina, à Tripoli, interrogé par le journaliste de la MTV, jure n’avoir pourtant jamais soupçonné le moindre instinct de violence chez son voisin, le père de Maha. Il décrit un homme « plutôt aimable et discret, qui n’a jamais suscité de doutes auprès de son entourage. »

Juste après son témoignage, le reportage montre une image partielle du corps de la fillette une fois qu’elle est transportée, déjà morte, à l’hôpital Islamique de Tripoli. Sur la photo, on ne voit que sa jambe droite et ce minuscule pied sur lequel elle devait s'appuyer en sautillant sur sa marelle ou pour s’essayer à quelques pas de danse devant son miroir. Sur la photo, on voit les rondeurs de l’enfance, de celles qui désarmeraient le plus velus des loups garous. Et les bourrelets de sa cuisse bombardées de bleus, de tâches violettes et verdâtres, et peut-être le reste d’un serpent vermillon, du sang, qui aurait glissé le long de son mollet jusqu’à trouver refuge au creux de la plante du pied.



Derrière les murs
« Les forces de sécurité ont arrêté le père de la fillette, le dénommé S.D., ainsi que sa belle-mère Amar. Une enquête a été ouverte. » Le reportage prend fin. Aussitôt, ce fait divers est déjà oublié, balayé par le flot d’autres nouvelles, plus urgentes semble-t-il. Plus tard dans la soirée, j’essaye de congédier l’image de la jambe de Maha en allant faire un tour sur Instagram. Du côté des enfants privilégiés dont se succèdent les posts et les stories, on continue de faire comme d’habitude, de transformer chaque minute de ce confinement en une occasion de jouir. L’exposition des banana cakes et la course au bonheur familial se poursuivent tranquillement. Mais la jambe de Maha revient me taillader le cœur. Alors pour oublier, je mets le documentaire « Marguerite telle qu’en elle-même » de Dominique Auvray, à propos de Marguerite Duras. L’auteure dit : « On voit une maison comme un lieu où l’on se réfugie, où l’on vient chercher un rassurement. La sécurité, la famille, la douceur du foyer, etc. Mais dans une maison, il y a aussi l’horreur de la famille qui est inscrite. Le besoin de fuite. C’est un lieu mystérieux, la maison. »

À ce moment précis, j’ai pensé à cet autre nom du confinement dont on parle peu : l’emprisonnement, la promiscuité dans l’emprisonnement et tout ce que cela contient de détestables frôlements, de claques et de cris.

À travers ma fenêtre, la ville assignée au silence. Je parcours du regard ces façades d’immeubles impassibles, alors même que je me demande ce que ces rideaux tirés, ces volets baissés et ces portes verrouillées peuvent bien renfermer d'horreurs domestiques, de pères qui battent et de mères qui ravalent leurs larmes, de maris qui ordonnent et de femmes qui obéissent pour s’économiser une baffe de plus (celle de trop ?), car elles n’ont désormais plus aucune possibilité de fuite. Combien de petites, toutes petites Maha, y a-t-il de l’autre côté de ces murs muets ? À la faveur d’un article de ma consœur Nada Merhi, je découvre que le gouvernement a mis en place une hotline -1745-  dédiée aux femmes victimes de violences domestiques, maintenant que celles-ci auraient augmenté de, tenez-vous bien, 100% depuis le confinement. Brûlante 1745.



« C’est l’alcool qui a agi à ma place »
J’ai pensé à toi, J., qui avait choisi de te confier à moi au gré d’un vol turbulent vers Londres, et alors qu’on ne se connaissait pas. Tu l’avais épousé à dix-huit ans à peine, avec l’infinie candeur que l’on peut avoir à cet âge-là. Il était le plus beau du quartier, et tu étais tombée en pâmoison devant ses manières de grand gaillard, et son kalach qui lui pendait par-dessus l’épaule. Quelques mois après votre mariage, une fois la lune de miel expédiée, une première gifle à cause de ta jupe trop courte qui, à ses yeux, « excitait les mecs quand tu sors. »

À l’époque, tu l’aimais encore, d’un amour aveugle et dévorant. Alors quand il t’était revenu, agenouillé et sortant le grand jeu, « excuse-moi, c’est l’alcool qui a agi à ma place. Je te jure, je ne referai plus jamais cela », c’est tout ce que tu espérais. De toute manière, tu n’avais même pas eu besoin de le pardonner puisqu’au fond, il avait une emprise si grande sur toi que tu t’en voulais presque pour ta jupe trop courte.

Ensuite, tu as trente ans, tu en as quarante ou cinquante, tu es enceinte de huit mois, votre fils dort dans la chambre d’à côté, qu’importe, ça revenait comme ça, sans prévenir, alors que tu étais en train de repasser ses vêtements ou de lui préparer à manger. Parfois c’était parce que tu avais levé le ton, parfois parce que « tu avais pensé faire la maligne » en lui cachant sa bouteille de whisky ou que tu étais maquillée « comme une sale pute ». Parfois c’était parce qu’il avait trop bu, et parfois c’était simplement sans raison. Reste que tu te retrouvais gisant au sol, criblée de coups de pieds, recroquevillée sur le carrelage constellé de sang, à te protéger le crâne. Les coups au ventre te coupant la respiration, tu étouffais tes cris de peur que les voisins n’entendent ou que les enfants se réveillent. D’ailleurs, c’est pour eux que tu n’as jamais osé partir, et puisque de toute façon, comme tu me l’avais dit avec une immense résilience : aucune loi ne te protège. « Dans les tribunaux et ailleurs, la loi est cruellement du côté de l’homme. » Alors à chaque fois, tu te contentais de prier pour que ce jeu se termine, que demain arrive et qu’il s’en aille travailler, un cessez-le-feu de quelques heures pour camoufler tes entailles, reprendre ton souffle et faire mine de rien.

Et maintenant, tu fais quoi, tu vas où ? Maintenant que tu es assignée à résidence avec ton bourreau, que l’ennemi rôde sous tes yeux, 24h/7, et qu’aucun masque, aucun gel hydroalcoolique ne peut t’armer pour cette guerre à domicile, cette guerre dans ton lit ? Maintenant que ton home sweet home est, pour toi, le lieu le plus dangereux du monde ? Puisse une force occulte porter tes doigts, et celles qui partagent ton quotidien, vers ton portable. 1745.



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