Point de vue

Coronavirus : pour aider les plus fragiles, il faut privilégier les transferts en espèces

Une passante marche devant les devantures des magasins fermés à Tripoli. Ibrahim Chalhoub / AFP

Déjà fortement affectées par la crise économique et financière qui frappe le Liban depuis plusieurs mois, les catégories les plus fragiles de la population – chômeurs, salariés, travailleurs indépendant ou informels ayant perdu tout ou partie de leur salaire... – doivent désormais faire face aux conséquences sociales dramatiques qui vont résulter des mesures de confinement décidées par le gouvernement pour faire face à l’épidémie du coronavirus. Les autorités se doivent donc d’intervenir rapidement afin d’assurer la résilience financière de ces groupes sociaux et d’éviter un effondrement économique et social. Face à cette situation, le gouvernement a déjà annoncé cette semaine le lancement d’un plan « d’aide sociale durable » de 12 milliards de livres portant principalement sur la distribution, par les municipalités et avec le concours de l’armée, de produits alimentaires et hygiéniques à 100 000 familles. Cette mesure d’urgence soulève toutefois de nombreuses interrogations, tant en ce qui concerne son volume (par rapport à la réalité des besoins) que ses modalités de ciblage des bénéficiaires et surtout son principe même. La distribution d’aides alimentaires ne semble en effet pas être le meilleur moyen de répondre à cette crise sociale, notamment en raison de ses difficultés logistiques, de la difficulté d’estimer les besoins nutritionnels de chaque famille, voire du risque que ces aides soient revendues au marché noir.

Une solution alternative, plus ambitieuse sur le plan financier mais moins coûteuse et plus efficiente sur le plan logistique et en termes d’allocation des ressources, serait d’adopter un programme spécifique et ponctuel d’aide financière directe aux ménages qui en ont le plus besoin. Un tel mécanisme permettrait d’offrir tout à la fois de garantir une sécurité financière à court terme pour les familles et une source stable de revenus pour les commerces alimentaires.



Compensation directe
Ce programme consisterait à verser directement aux bénéficiaires une compensation financière de 500 000 LL par mois pendant un trimestre (éventuellement renouvelable) et débuterait à la mi-avril. Il bénéficierait exclusivement aux Libanais de plus de 18 ans qui n’ont pas été payés après le 21 février ou dont le revenu mensuel au cours des six derniers mois (salaire et revenus de l’épargne cumulés) est inférieur au salaire minimum (675 000 LL); dans la limite de deux individus par famille. Les Libanais disposant de dépôts de plus de 5 millions de livres dans leur compte bancaire sont par ailleurs exclus de ce programme. En tenant compte de ces critères, ce programme devrait ainsi bénéficier à environ 1 million d’individus : la main-d’œuvre libanaise compte environ 1,7 million de personnes dont 170 000 chômeurs et 700 000 travailleurs informels, et, selon nos estimations, la moitié des salariés du secteur privé et 75 % des travailleurs informels ne sont plus payés. Par ailleurs, le nombre de pauvres au Liban est estimé à environ 1,3 million, tandis que le nombre de titulaires d’un compte bancaire inférieur à 5 millions de livres est, lui, estimé à 1,7 million de personnes.

Le coût mensuel de ce programme est ainsi estimé à 520 milliards de livres par mois (1 560 milliards de livres au total sur l’ensemble du trimestre), soit environ 8 % des dépenses publiques totales prévues dans le budget 2020. Pour financer ce projet, le gouvernement pourrait emprunter le montant requis en livres libanaises à la Banque du Liban (via le rachat de bons du Trésor sur le marché secondaire) ; recourir à des donateurs internationaux ou requérir des prêts d’urgence destinés à la lutte contre l’épidémie du coronavirus. Par ailleurs, l’instauration d’une taxe extraordinaire et ponctuelle sur les dépôts de plus d’un million de dollars garantirait, avec un taux de 1 %, environ 800 millions de dollars par an.

Pour assurer la gestion de ce programme, le gouvernement devra créer une commission spéciale, dirigée par un juge nommé par le Conseil supérieur de la magistrature, composée de représentants des ministères concernés (Finances, Affaires sociales, Économie, Intérieur, Défense, Télécommunications et Réforme administrative) ; de la BDL ; de l’ordre des avocats ainsi que d’un auditeur financier indépendant. Afin de mettre en œuvre rapidement et efficacement le projet, les candidats ou leurs représentants devront adresser leurs demandes en ligne, et notamment autoriser une levée du secret bancaire sur leurs comptes. Les dossiers seront examinées en fonction des informations ainsi fournies et les bénéficiaires seront informés de leur éligibilité de manière transparente et confidentielle. Enfin, les montants seront transférés en espèces aux bénéficiaires via des organismes comme LibanPost ou OMT au milieu de chaque mois, et ceux-ci pourront les retirer au moyen d’un reçu personnel directement envoyé sur leur téléphone portable (ils bénéficieront à cet effet d’une période de grâce sur leur facture de téléphonie mobile pendant le trimestre).


Soutien de la demande
Compte tenu de l’urgence de la situation sociale et de la nécessité de limiter les frais de gestion, de ciblage et de contrôle des bénéficiaires (à environ 3 % du budget total), ce programme repose sur un mécanisme de contrôle ex post – plutôt qu’ex ante – de ces derniers, et ce en fonction de critères pouvant être rapidement vérifiés après le premier mois du projet. Les bénéficiaires qui ont initialement présenté de fausses informations seront exclus du programme au début du deuxième mois.

Si, sur le plan économique, l’injection de nouvelles liquidités s’accompagne généralement d’un risque d’inflation, au Liban ce risque est très mesuré dans la mesure où l’inflation résulte principalement de facteurs externes. Or, les prix du pétrole sont en nette baisse tandis que l’augmentation de la masse monétaire en monnaie locale induite par ce programme devrait essentiellement se traduire par une hausse de la consommation de produits locaux. Par ailleurs, la durée du programme n’est pas suffisamment importante pour induire une augmentation significative de la demande globale et des prix, d’autant plus que le montant total est estimé à moins de 6 % de la masse monétaire (M2). Par ailleurs, ce type d’aide financière directe aura un impact positif sur les secteurs économiques en termes d’augmentation de la demande : en se basant sur un effet multiplicateur de 1,6, ce seront ainsi environ 1 900 milliards de livres qui seront injectées. Enfin, pour financer la dette publique supplémentaire générée par ce programme nécessaire aux plus fragiles, le gouvernement pourrait instaurer une taxe exceptionnelle sur les intérêts générés par les grands comptes bancaires.


Économiste, professeur à l’AUB et ancien président de l’Association économique libanaise (LEA).



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commentaires (2)

il faut exiger à ceux qui ont ramassé une fortune sur le dos du peuple de payer ( on les connait) tout de suite sans attendre les tribunaux

youssef barada

01 h 59, le 30 mars 2020

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Commentaires (2)

  • il faut exiger à ceux qui ont ramassé une fortune sur le dos du peuple de payer ( on les connait) tout de suite sans attendre les tribunaux

    youssef barada

    01 h 59, le 30 mars 2020

  • ON OUBLIE LES GRANDS EN AGE ET LEURS SEULES ECONOMIES D,UNE VIE QU,ILS ONT EN DEPOT CHEZ LES PREDATEURS BANQUIERS. CES GENS N,ONT RIEN D,AUTRE QUE CES ECONOMIES POUR VIVRE LE RESTE DE LEURS JOURS. ET LES PREDATEURS BANQUIERS LES LEUR DEVALISENT ET LES CONDAMNENT A LA MENDICITE ET A LA MORT.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    09 h 46, le 29 mars 2020