L’édito de Émilie SUEUR

Écoutons ce que le coronavirus nous dit

L’édito
16/03/2020

Rassemblements interdits, écoles fermées, filtrages aux frontières ou fermeture totale, fermeture des commerces non essentiels… À mesure que le coronavirus se diffuse, le monde se referme de plus en plus sur lui-même. Dans cette ambiance quelque peu apocalyptique, la Grande-Bretagne détonnait, jusqu’à hier soir en tout cas, en affichant une stratégie attentiste basée sur l’« immunité » collective. Selon le conseiller scientifique en chef de Boris Johnson, il est non seulement impossible d’éviter que tout le monde attrape le virus, mais ce n’est pas souhaitable non plus, car il faut que la population développe une certaine immunité. Pour ce faire, 60 % de la population, soit 40 millions de Britanniques, doivent attraper le coronavirus. Ce, pour éviter de nouvelles épidémies, l’hiver prochain par exemple.

Cette stratégie suscite, sans surprise, débats et critiques...

Au-delà des avantages et risques de ce pari de l’« immunité collective », le coronavirus nous oblige, de facto, à jouer collectif. Chacun, individuellement, doit prendre ses précautions non seulement pour lui-même, mais pour sa communauté, à savoir sa famille, ses amis, collègues, etc. Nous voilà contraints, au-delà de notre confort personnel mais aussi pour notre intérêt personnel, de penser collectif.

S’il est encore trop tôt pour tirer toutes les leçons de cette pandémie, ce virus nous parle déjà beaucoup de nous-mêmes, en tant qu’individus, en tant que société et en tant qu’espèce. Et au-delà de la peur et de l’angoisse qu’il nous inspire, nous serions bien avisés de l’écouter.

Le coronavirus nous parle du vieillissement des sociétés, notamment européennes, et des enjeux multiples qui y sont associés. Il nous rappelle que si les progrès de la médecine permettent de vivre plus vieux, il nous revient de penser collectivement, solidairement, les conditions de cette vie allongée.

Le coronavirus nous parle bien sûr de l’accès à la santé. Il nous dit que la santé doit aussi être une affaire d’État et accessible à tous. Les États-Unis, où la santé est un luxe, ont bien été contraints de le voir. Tandis que le monde observait avec appréhension le développement de l’épidémie dans un pays où des millions d’habitants ne sont pas, ou mal, assurés, la Chambre des représentants a voté vendredi un texte prévoyant « le dépistage gratuit pour toute personne ayant besoin d’être testée, y compris celles qui n’ont pas d’assurance », ainsi qu’un arrêt maladie d’« urgence » rémunéré.

Le virus nous parle de nos priorités, comme le soutien à la science et à la recherche. En France, pays qui n’est probablement pas le plus mal loti en la matière, des chercheurs, que l’on somme aujourd’hui de trouver un remède au Covid-19, regrettent que ces dernières années les budgets alloués à la recherche fondamentale aient été réduits.

Ce virus nous parle de la relation à Dieu, qui devient, pour les croyants, nécessairement plus directe, plus intime, plus personnelle. S’il peut réveiller des réflexes superstitieux, il peut aussi rallumer la flamme du spirituel dans ce qu’il peut avoir de plus noble.

Le coronavirus nous renvoie une image assez perturbante de nos sociétés de consommation. Ces ruées, dans les supermarchés, sur les pots de Nutella et les rouleaux de papier toilette, que disent-elles de nous ?

Il parle de la valeur travail, des deux mondes qui désormais se côtoient. Le monde de ceux qui peuvent travailler de chez eux, et celui de ceux qui ne le peuvent pas. Le monde des cols blancs et celui des cols bleus, le monde des villes, celui des campagnes. Il nous pousse à réfléchir à la place qu’occupe le travail dans nos sociétés, et nous invite, au-delà de l’épidémie, à réfléchir plus loin aux conséquences de l’automatisation sur cette valeur cardinale de nos vies.

Cette pandémie nous dit tout cela, et tant d’autres choses encore, auxquelles il serait bon que nous réfléchissions dans le huis clos de nos salons.

La pandémie est là, elle passera et laissera, comme les précédentes, des traces sur nos sociétés, sur notre monde. La peste qui a ravagé l’Europe au XIVe siècle, a sonné l’arrêt du servage. La fièvre jaune a permis aux Haïtiens de défaire les dizaines de milliers de soldats envoyés par Bonaparte sur leur île pour y rétablir l’esclavage. C’est la fièvre jaune qui avait emporté Charles Victoire Emmanuel Leclerc, alors capitaine de l’expédition de Saint-Domingue, tandis que les populations locales étaient immunisées. En 1804, Haïti devenait la première République noire.

Aujourd’hui, le monde est confronté au coronavirus. Mais des maux autrement plus insidieux menacent depuis des décennies déjà notre planète et tous ceux qui la peuplent. La pollution, les atteintes à l’environnement en général, le réchauffement climatique… Le Liban en sait quelque chose. Ces maux, à l’instar du coronavirus, requièrent, en sus de réponses locales, des réponses éminemment globales. Mais les effets de ces maux sont plus dilués dans le temps, plus insidieux, plus diffus, que ceux du coronavirus. Ou plutôt, pour être plus précis : ils ont déjà des effets graves, mais sur des îles trop éloignées de nos yeux et de notre cœur.

Quelle empreinte laissera cette épidémie sur nos sociétés ? Rêvons un moment ensemble. Si nous sommes prêts à vivre pendant des semaines comme des reclus, sans se toucher, sans s’embrasser, pour vaincre le coronavirus, ne pouvons-nous pas trier nos déchets, ne plus les jeter n’importe où, et revoir nos modes de vie pour qu’ils rongent moins notre planète ?

Il n’est pas impossible de faire de cette plaie majeure qu’est ce coronavirus une opportunité. Aujourd’hui, nous sommes tous obsédés par notre immunité. Et si, quand nous sortirons de nos maisons, nous nous mettions à travailler, collectivement, à immuniser, à sacraliser, cette planète qui nous accueille ?…

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Carla Jabre

Magistralement écrit !

Scholtes Véronique

J'apprécie la note positive de l'auteur sur fond de crise
Jack

Nahas Yves

Excellent article!

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