Syrie

À Idleb, le calvaire des civils pris dans l’escalade entre Damas et Ankara

Depuis le 1er décembre, près de 700 000 personnes ont été contraintes de fuir la ville et les zones environnantes, en raison des avancées du régime.

Des milliers d’habitants fuyant Hazano, dans la province d’Idleb, à cause des bombardements du régime hier. Aref Tammawi/AFP

Il a fait -8 degrés Celsius la nuit dernière dans le rif d’Idleb où des milliers de familles dorment à même le sol dans des champs ou sur les bords de routes, tandis que d’autres parviennent à se reloger à la frontière turque qui demeure fermée.

Alors que la province est devenue en moins de deux semaines l’épicentre d’une guerre géopolitique entre Damas, Moscou et Ankara, la population oscille entre deux sentiments. Il y a d’une part l’espoir que l’intervention turque puisse enfin inverser la donne et repousser l’assaut du régime, et d’autre part la nécessité d’assurer à tout prix sa survie à court terme. La tension est montée la semaine dernière entre Ankara et Damas, après que les forces loyalistes eurent encerclé trois des 12 postes d’observation tenus par les soldats turcs. Cinq d’entre eux ont péri lundi dans une attaque des forces progouvernementales syriennes sur le poste d’observation de Taftanaz, au nord-est de la ville d’Idleb. Ankara a bombardé en retour des positions syriennes et assuré avoir « neutralisé » plus de 100 soldats syriens. Dans ce contexte d’escalade, la population continue de fuir vers des zones jugées plus sécurisées.


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« On mise énormément sur le fait que l’Armée syrienne libre (ASL) et les forces turques vont pouvoir repousser l’assaut meurtrier du régime. On constate qu’il y a de plus en plus de soldats turcs et le commandement de l’Armée nationale est en train de rassurer les gens en leur disant qu’il y aura une bataille pour sauver la révolution », confie via WhatsApp Hamed*, un activiste à Idleb. Marraine de l’opposition, la Turquie joue aujourd’hui un rôle de premier plan après avoir récemment été critiquée pour son inaction face à l’offensive de Damas et Moscou contre la région. 

Malgré un cessez-le-feu scellé le 12 janvier par Ankara et Moscou, les combats se sont poursuivis dans le nord-ouest de la région. « Nous avons totalement perdu espoir envers la Turquie malgré ce qui se passe. Tous les accords de Sotchi ont échoué, le régime a continué à nous bombarder et à avancer. Quand elle dit avoir tué 100 soldats du régime, ce n’est que de la propagande », déplore pour sa part Ahmad*, un rescapé d’Alep, qui a fui le nord d’Idleb en direction de la frontière turque. Les forces rebelles jihadistes, appuyées par les tirs d’artillerie de leur parrain turc ont repris hier la ville d’al-Nayrab des mains du régime. Un hélicoptère de l’armée syrienne a également été abattu au sud-est d’Idleb par un tir de missiles des forces turques. Ankara a évoqué un « crash », sans en revendiquer la responsabilité. La photo d’un des deux pilotes qui ont péri, prise en 2016 aux côtés du général iranien Kassem Soleimani, a rapidement circulé sur les réseaux. En 2016, le même homme avait posté une photo sur son compte Facebook depuis un avion, avec la description suivante : « Un selfie et Alep en dessous de moi. » « Peu après que les Turcs eurent abattu l’hélicoptère, le régime a bombardé la ville d’Idleb faisant 12 morts, dont six enfants », déplore Ahmad. Les populations sont les premières victimes de cette escalade meurtrière entre les nations. Alors que le régime est parvenu hier à reprendre le dernier tronçon de l’autoroute M5 reliant Alep à Damas, jusqu’à la frontière avec la Jordanie, la Turquie craint de voir apparaître un nouvel afflux de réfugiés à ses portes. Depuis août 2018, Ankara maintient sa frontière fermée, après avoir accueilli plus de 3,5 millions de Syriens depuis 2011.



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Nulle part où aller
« Aucun endroit n’est sûr en Syrie, même les camps à la frontière sont visés. Nous sommes humiliés, contraints de fuir en laissant tout derrière nous, sans savoir où se loger, sans emploi », déplore Hamed. Depuis le 1er décembre, près de 700 000 personnes ont été contraintes de fuir Idleb et les zones environnantes, en raison des avancées fulgurantes des forces du régime, appuyées par l’aviation russe. « C’est, selon notre analyse, le plus grand nombre de personnes déplacées sur une même période depuis le début de la crise en Syrie il y a bientôt neuf ans », a déclaré Jens Laerke, porte-parole du Bureau de la coordination des affaires humanitaires (Unocha).

Yasser et sa famille, des rescapés de la ville d’Alep, ont quitté à la hâte hier matin leur appartement à al-Dana (nord d’Idleb), à cause des bombardements sur la ville d’Atareb, à une dizaine de kilomètres de là. « Un ami nous héberge à al-Qah à la frontière parce qu’il est désormais impossible de trouver un appartement à louer, et avec ce froid glacial je ne vais pas installer ma femme et mes filles dans un camp », raconte-t-il. Lundi dans la nuit, un couple et ses trois enfants seraient morts asphyxiés sous leur tente dans le camp d’al-Diaa. Fin janvier, les forces loyalistes sont parvenues à reprendre la ville clef de Maarret al-Naaman, puis Saraqeb, poussant des dizaines de milliers de personnes sur les routes. Beaucoup ne parviennent pas à trouver un logement à cause de la demande trop élevée et des prix exorbitants. Bachar, un enseignant de Binnich, a pu compter sur le soutien d’une amie infirmière à Sarmada, qui lui prête une pièce en rez-de-chaussée qu’il a agrandie en installant une tente en plastique avec un grand poêle, afin de pouvoir loger sa famille et ses parents. « C’est un paysage de guerre mondiale ici, entre les bombardements, le brouillard et le froid », confie-t-il, à bout.


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Omar al-Saud, un humanitaire, a dû se réfugier à Azaz, après la chute de sa ville Maarret al-Naaman. Sans emploi, il parvient tant bien que mal à joindre les deux bouts. « À quelques mètres de ma rue, des gens dorment à même le sol. Nous sommes tous prisonniers de notre sort, contraints de nous entasser dans des espaces restreints devant une frontière avec la Turquie qui ne s’ouvrira jamais », résume-t-il par WhatsApp. Une vidéo de Omar datant de fin décembre et dans laquelle il fond en larmes devant le théâtre de désolation a été très partagée sur les réseaux sociaux. « J’entends encore le bruit des bombes qui explosent, le sifflement des roquettes et les hurlements des gens qui viennent de perdre un proche. Si je vous décris la scène, vous ne me croirez pas », dit-il aujourd’hui.

Depuis la même ville, Abadat Zekrat et son équipe des Casques blancs s’activent désormais dans la ville d’Idleb et ses environs. En dehors des opérations de secours, les troupes aident les civils à fuir en les transportant dans leurs véhicules loin des régions bombardées. « C’est le chaos total, tout le monde veut fuir, mais personne ne sait où aller », dit-il. « La ville est pleine à craquer et les prix des loyers continuent d’augmenter. Les déplacements sont extrêmement réduits, les magasins restent fermés. Certains économisent le peu qu’il leur reste, se privant de manger, au cas où ils devront fuir en urgence. Beaucoup de ceux qui quittent la ville rebroussent chemin faute de trouver un logement ailleurs », décrit Moustapha Dannon, un journaliste de la ville.


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Il a fait -8 degrés Celsius la nuit dernière dans le rif d’Idleb où des milliers de familles dorment à même le sol dans des champs ou sur les bords de routes, tandis que d’autres parviennent à se reloger à la frontière turque qui demeure fermée.

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commentaires (3)

Imaginez que c'est l'inverse qui se passe à savoir que les forces syriennes du héros Bashar qui occupent une ville turque et qui défend mordicus ses alliés kurdes locaux en BOMBARDANT LES CIVILS DE CETTE VILLE TURQUE. COMMENT AURAIT NARRÉ CE FAIT L'ORIENT LE JOUR ? JE VOUS JURE QUE CELA SE FERAIT DIFFÉREMMENT QUE CE SUI EST ÉCRIT SUR IDLEB ET SES CIVILS. MALGRÉ QUE ERDO EST UNE BRUTE ÉPAISSE.

FRIK-A-FRAK

12 h 51, le 12 février 2020

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Commentaires (3)

  • Imaginez que c'est l'inverse qui se passe à savoir que les forces syriennes du héros Bashar qui occupent une ville turque et qui défend mordicus ses alliés kurdes locaux en BOMBARDANT LES CIVILS DE CETTE VILLE TURQUE. COMMENT AURAIT NARRÉ CE FAIT L'ORIENT LE JOUR ? JE VOUS JURE QUE CELA SE FERAIT DIFFÉREMMENT QUE CE SUI EST ÉCRIT SUR IDLEB ET SES CIVILS. MALGRÉ QUE ERDO EST UNE BRUTE ÉPAISSE.

    FRIK-A-FRAK

    12 h 51, le 12 février 2020

  • Des larmes dans mon coeur, que Dieu vous aide.

    Eddy

    09 h 58, le 12 février 2020

  • Mais de quel droit cet Erdogan se trouve-t.il dans une ville syrienne ?

    Chucri Abboud

    01 h 48, le 12 février 2020