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Beyrouth Insight

Christina Karam, une influenceuse digne de ce nom

Elle a 130 000 abonnés à sa page Instagram, une notoriété qui monte en flèche et des marques qui la sollicitent sans cesse pour des collaborations. Mais au vu de la situation délétère du pays, la blogueuse a décidé de tout arrêter et de transformer son compte en une plateforme d’aide aux personnes dans le besoin...

Christina Karam, alias « Ceeonamission », entourée d’enfants heureux. (Première) mission accomplie. Photo tirée de son compte Instagram

À voir cette bouche tracée en cœur vermillon, cette silhouette sculptée au couteau, ce cheveu corbeau lisse et qui glisse, ce regard de mascara constellé, ce teint velouté – sans doute le travail d’une panoplie de crèmes et de soins – et puis ce sac de marque qui patiente sur la table, et ce smartphone qui scintille au gré des likes et des commentaires, on pourrait facilement la penser dans le genre poupée de porcelaine exilée dans sa bulle hermétique, loin, très loin de la réalité. On pourrait naïvement et hâtivement la classer dans la catégorie de ses comparses blogueuses qui peuplent la stratosphère des réseaux sociaux et y brandissent leurs vies bien rangées et que rien n’ose déranger. Tout faux. Si Christina Karam, alias « Ceekaram » sur Instagram, a joué au cours des quatre dernières années dans la cour des influenceuses, cornaquant un compte à près de 130 000 abonnés, elle a décidé du jour au lendemain, et en raison de la révolte que traverse le Liban, de tout arrêter. « Enough about me, let’s talk about them » (« assez parlé de moi, parlons d’eux maintenant »), affiche-t-elle au haut de son profil, convertissant sa page en une plateforme d’aide aux personnes dans le besoin. « Je ne pouvais plus continuer ma vie comme si de rien n’était, à poster des choses tellement superficielles, alors que les gens crèvent de faim et campent dans la rue parce que leurs droits les plus élémentaires leur sont déniés. J’ai donc choisi d’utiliser ma base d’abonnés à bon escient. » Et voilà que « Ceekaram » est dorénavant « Ceeonamission ».



Le revers de la médaille
Revenons au commencement. Après des études d’affaires, ainsi qu’un passage de deux ans par la chaîne locale MTV où elle coanime l’émission Hashtag, Christina Karam, pour qui les réseaux sociaux ont toujours été un outil de prédilection, démarre au hasard une page Instagram en 2015. Sorte de carnet de bord dans lequel elle détaille sa vie de jeune maman, raconte ses voyages, son amour du vêtement, parle alimentation, santé, déco et sport. En somme, le genre de contenu que l’on peut croiser sur les pages de celles qu’Instagram a intronisées influenceuses. Très vite, la mayonnaise prend à mesure que les abonnés affluent et que les marques s’arrachent Ceekaram pour des collaborations et du contenu sponsorisé. Alors, sans mesurer les tenants et les aboutissants de la chose, surtout « contente de pouvoir générer des revenus pour mon foyer », avoue-t-elle, Karam nourrit sa page au quotidien, en s’efforçant toutefois de « garder l’équilibre entre donner le meilleur de moi, poster en permanence et faire en sorte que mon portable ne devienne pas une addiction. C’était une lutte constante ». Cela dit, loin d’être grisée par la lumière des projecteurs, la blogueuse improvisée explore la face cachée de cette célébrité pixelisée, le revers de cette médaille d’apparence dorée, confiant qu’elle avait l’impression « par moments de passer à côté de choses importantes de la vie, de ne plus exister que par le prisme de l’écran. Ce à quoi venaient s’ajouter le harcèlement verbal, les insultes et les critiques qui (la) touchaient énormément. On ne sait plus en fait dans ce domaine à qui faire plaisir et surtout comment plaire »...

Épuisée par ce train de vie plus tourneboulant qu’il n’y paraît, confuse, sous pression et en même temps emprisonnée dans cet engrenage qui l’oblige à se montrer tous les jours, coûte que coûte, au risque de perdre de l’audience, elle va même jusqu’à remettre toute son activité en question, confiant : « Je me demandais jusqu’où il faudrait aller pour garder ma place dans cette compétition, car c’en est une. C’est une industrie extrêmement redoutable, où nous sommes souvent réduites à des chiffres et où il nous faut faire certains compromis sur nos valeurs pour réussir. Je n’étais vraiment pas prête à accepter cela. »


Une révolution personnelle
Au milieu de ces interrogations qui la taraudent, la révolution du 17 octobre lui vient comme une révélation, une réponse. « C’était donc une révolution personnelle, avant toute chose », dit-elle. Car tout à coup, avec l’immense pauvreté qui refait surface, le peuple dans les rues qui quémande le minimum syndical, « avec tout ce qui m’entourait, avec tout ce que je voyais et entendais en rapport avec la situation socioéconomique du pays, je me sentais littéralement idiote de continuer à poster des choses tellement éloignées de la condition du Liban, même si j’adore la mode ».

Et ne voilà-t-il pas qu’un matin de décembre, Christina Karam apparaît aux yeux de ses 130 000 abonnés pour leur annoncer qu’elle « décide de mettre en suspens tout ce qu’(elle) faisait sur sa page, car quelque chose de bien plus grand est en train de se produire au Liban. Alors que nous rentrons au chaud chez nous après avoir manifesté, une grande partie de Libanais restent dans les rues car ils n’ont plus de toit ». Archivant les milliers de photos qui avaient fait sa notoriété, envoyant balader les potentiels contrats qui lui constituaient des revenus faramineux, et prenant donc le risque de perdre son audience, Ceekaram lance « Ceeonamission ». Soit une plateforme où, épaulée par une équipe de sept personnes, elle organise depuis 2 mois auprès de ses abonnés une collecte de fonds, de vêtements, de médicaments, d’électroménager et de nourriture qu’elle distribue (en personne) à cinquante familles beyrouthines dans le besoin.

Adieu les fashion weeks, les déjeuners entre copines, les soins de beauté, les conseils santé, les après-midi avec les enfants, les week-ends en amoureux avec son mari. Car Christina Karam a désormais relevé ses manches pour se donner tout entière au chantier de l’entraide sociale, quand certaines blogueuses ont préféré rester calfeutrées dans leurs vies paisibles, comme si de rien n’était, au lieu de faire bon usage de leur influence.

Une fois cette première mission menée à bien, chiffres à l’appui – « par souci de transparence » –, la jeune femme a lancé un deuxième projet : des boîtes parsemées dans toutes les branches de Grand Cinemas où l’on peut faire des dons qui seront reversés cette semaine à des familles de Saïda. « Mais cela n’est qu’un début, je compte faire de ce projet une ONG », conclut celle qui s’apprête à sillonner le pays de ville en village. Et surtout prouver que contrairement à d’autres, elle est à la hauteur du titre d’influenceuse…


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À voir cette bouche tracée en cœur vermillon, cette silhouette sculptée au couteau, ce cheveu corbeau lisse et qui glisse, ce regard de mascara constellé, ce teint velouté – sans doute le travail d’une panoplie de crèmes et de soins – et puis ce sac de marque qui patiente sur la table, et ce smartphone qui scintille au gré des likes et des commentaires, on pourrait facilement la...

commentaires (1)

Bravo, bravo.

Eddy

09 h 44, le 27 janvier 2020

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Commentaires (1)

  • Bravo, bravo.

    Eddy

    09 h 44, le 27 janvier 2020