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Idées

En ces temps de révolution, sortir des stéréotypes féminins

Commentaire
Nada ANID | OLJ
04/01/2020

La révolution que le Liban vit depuis le 17 octobre dernier se situe à mi-chemin entre deux manifestations puissantes d’élans collectifs visant à renverser l’ordre des choses : d’une part, une guerre ouverte contre la corruption et l’incompétence du pouvoir ; et, d’autre part, une fête populaire destinée à permettre au soulèvement de conserver sa dimension pacifique et fédératrice. Or, comme le relevait le sociologue français Roger Caillois, la similitude entre la guerre et la fête est évidente dans la mesure où « toutes deux inaugurent une période de forte socialisation, de mise en commun intégrale des instruments, des ressources, des forces ; elles rompent le temps pendant lequel les individus s’affairent chacun de son côté en une multitude de domaines différents ». À travers cette double dimension, cette révolution tant attendue a tué le père, profané le sacré et brisé au passage un nombre incalculable de tabous et de stéréotypes, et plus particulièrement ceux qui depuis toujours stigmatisent les femmes dans notre pays.



Visibilité médiatique
Les Libanaises, comme toutes les femmes du monde arabe, sont en lutte permanente contre les idées reçues qui biaisent le regard que leur porte la société, brident leurs comportements et leurs aspirations et surtout, retardent la réforme des projets de loi qui régissent l’espace privé. Depuis l’iconique coup de pied donné par Malak Alaywe Herz au garde du corps d’un ministre jusqu’aux coups de bâton portés aux manifestantes, on a abondamment commenté la participation féminine massive au soulèvement. Chaque photo, chaque reportage a ébranlé, un peu plus, l’échafaudage de clichés qui collent à la peau des femmes. On a longtemps clamé leur soumission aux règles immuables du patriarcat, déploré leur ignorance concernant les affaires de l’État et moqué leur manque d’intérêt pour la chose publique. On les a caricaturées à travers les innombrables blagues sexistes, histoires de bimbos décérébrées, d’épouses dépensières, de belles-mères acariâtres, de créatures fragiles ou hystériques, régies par leurs hormones et en tous cas dénuées de tout sens de l’humour. Et quand on les a célébrées, on les a dépeintes, vaillantes aux côtés de leurs hommes, se sacrifiant pour leurs enfants, portant leur ménage à bout de bras, mais jamais, comme aujourd’hui, participant pleinement à l’écriture de l’histoire du Liban.

Car il faut bien l’admettre, avant le 17 octobre, les sujets comme la corruption, la pollution, le manque de liberté, les transports publics ou les inégalités sociales étaient réservés au cercle fermé des porte-parole du pouvoir. À l’époque, les chaînes de télévision considéraient que la présence des femmes, fussent-elles militantes ou expertes, faisait baisser l’audimat car elles n’avaient rien d’intéressant à dire à leurs concitoyens. Désormais, alors qu’avec la révolution, le « quatrième pouvoir » a pris conscience de l’émergence d’un « cinquième pouvoir » – défini par le journaliste français Ignacio Ramonet comme « la force citoyenne (s’opposant) à la coalition des dominants » (Le Monde diplomatique, octobre 2003) –, les femmes ont naturellement trouvé leur place dans le paysage médiatique. Elles prennent désormais la parole, non seulement pour dénoncer ou revendiquer, mais aussi pour préconiser des solutions à la crise et partager leur vision politique et économique.



(Lire aussi : Pour sauver la révolution, redevenons politiquement incorrects)




Dualité des perceptions
Les stéréotypes étant par essence difficiles à éradiquer, il faudra probablement un peu plus qu’une révolution pour changer la schématisation de l’image que l’on se fait des Libanaises. Si depuis le début du soulèvement ces dernières sont encensées pour leur participation active, leur ténacité, leur courage, leur créativité et leur sens de l’humour, leurs détracteurs comme leurs plus ardents partisans continuent de faire usage de clichés en les évoquant. En effet, entre les marches des mères, les distributions de roses blanches, les bougies collectivement allumées, les réconciliations sur les anciennes lignes de démarcation, les initiatives de nos citoyennes réussissent à nous arracher quasi quotidiennement des larmes.

En dépit de leur sincérité, ces actions ramènent cependant les femmes à leur rôle traditionnel de médiatrices et de faiseuses de paix – des clichés d’ailleurs souvent véhiculés par les organisations internationales et les bailleurs de fonds. Fait révélateur de l’ambiguïté de cette perception, les femmes et les jeunes filles qui se tiennent courageusement aux avant-postes des manifestations pour faire rempart de leur corps face aux forces de l’ordre sont dépeintes avec admiration comme de véritables « ekht el-rjel » (littéralement : « sœurs des hommes »), mais lorsqu’elles reçoivent effectivement des coups de matraque, des voix indignées s’élèvent pour dénoncer la lâcheté des « monstres » qui osent s’en prendre à de « faibles » femmes.

Toujours dans un désir de bien faire, d’autres voix, essentiellement masculines, rendent hommage aux femmes de la révolution, s’adressant avec des envolées lyriques à « la sœur », « la fille », « la mère », « l’amie », sans se rendre compte qu’en continuant à les associer à un tiers, elles leur dénient leur statut de révolutionnaires à part entière. De leur côté, les conservateurs et les détracteurs du mouvement, alertés par la mixité des places publiques et la liberté de ton des manifestantes, ne manquent pas de déplorer la « mauvaise image » véhiculée par ces dernières : tour à tour vulgaires, incultes, hystériques, droguées, hommasses ou précieuses ridicules, leur apparence physique et leurs paroles sont raillées à coups de références sexistes et dégradantes.


(Lire aussi : Nous sommes tous libanais (oui, tous))




Sortir de la célébration
À ce jour, le mouvement de révolte est toujours en cours, avec ses moments forts et ses coups de blues. La question qui se pose déjà est comment sortir de la célébration pour pérenniser de façon solide les acquis obtenus par les Libanaises dans la rue. Le danger qui les menace n’est pas le même que celui qui a touché les femmes ayant participé à d’autres printemps arabes. Victimes en première ligne des obscurantistes, certaines, comme les Égyptiennes de la place Tahrir, ont ainsi subi de multiples atrocités allant du harcèlement sexuel au viol, en passant par les accusations de prostitution et les insoutenables tests de virginité... Au Liban, le véritable danger est leur disparition du débat politique, une fois la marche du pays revenue à son cours habituel.

Les manifestantes de la région qui se sont soulevées contre les régimes en place n’ont pas seulement réclamé plus de démocratie, mais ont également agi en chefs de file. Malgré cela, du Yémen à l’Égypte, de la Libye à Bahreïn, elles n’ont pas été prises en compte dans les accords politiques et sont encore sous-représentées au sein des gouvernements. Hormis la Tunisie, toujours pionnière en matière d’égalité des sexes, et l’Algérie (où les femmes détiennent 31,6 % des sièges au Parlement), les quelques mesures cosmétiques instaurées dans les autres pays se heurtent encore aux mentalités et aux extrémismes religieux. Ainsi au Soudan, malgré un rôle déterminant dans la révolution, seules deux femmes figurent parmi les onze membres composant le Conseil souverain qui supervise la transition vers un pouvoir civil. Alors que le Liban sombre inéluctablement dans la tragédie sociale et économique, les images sublimées des femmes de la révolution ne risquent-elles pas de s’effacer devant les considérations de la realpolitik et les inévitables concessions qui nous seront demandées ? Dans une société aussi exsangue, se trouvera-t-il des gens prêts à redescendre dans la rue pour dénoncer l’inégale participation féminine aux postes de décision ?

D’autre part, les revendications des femmes qui se font entendre au cours des rassemblements étant essentiellement axées sur les discriminations concernant la garde parentale et l’impossibilité de transmettre leur nationalité aux enfants, les demandes d’unification du code civil restent encore marginales. Même si les Libanaises sont les premières victimes des différents tribunaux religieux régissant la sphère privée, il est essentiel de dépasser le stéréotype courant qui consiste à réduire l’adoption d’une loi civile unifiée pour tous les citoyens à la seule cause féministe. Il est important de le rappeler, cette mesure est primordiale pour poser les fondements d’un État laïc, actuellement au cœur des réclamations populaires.

Aujourd’hui, l’assainissement des mécanismes d’accession au pouvoir établis par les partis politiques qui ont marginalisé les femmes est tout aussi nécessaire qu’une remise en question des stratégies des ONG œuvrant pour l’égalité et les droits des femmes. Cela ne veut pas dire pour autant que tous les efforts déployés pour leur autonomisation (« empowerment ») ont été inutiles. Ce serait là ne pas reconnaître que les vrais leaders du mouvement, femmes et hommes, ont fait leurs premières armes précisément dans des associations, des mouvements ou des groupes de réflexion qui leur ont permis d’acquérir leur connaissance des mécanismes institutionnels et de développer leur aisance dans la prise de parole publique.

Seul l’avenir nous dira si le changement passera par l’égalité des chances et une participation paritaire à la vie publique et politique. Il nous dira aussi si les femmes cesseront de se plier à l’ensemble des schémas réducteurs et lieux communs qui les empêchent d’être considérées comme des « hommes politiques » comme les autres.

Par Nada ANID
Fondatrice de l’ONG Madanyat, écrivaine.



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