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Liban - En toute liberté

Comptes de Noël

Cent ans de solitude sont assignés à ceux de ma profession qui réclament une longue vue pour observer les mouvements de l’histoire qui, contrairement à ceux des astres, sont irréguliers et aléatoires.

Le trésor de la révolution, c’est la souffrance des petits. C’est eux les premiers venus de la révolution ;

c’est sur leur souffrance que les nouveaux venus ont assis leur audience et ont surfé. La légitimité de la révolution, le fond populaire et éthique de la révolution, ce sont les petits et les pauvres. Ensuite sont venus les discussions et débats sur l’État, la neutralité, les ingénieries financières, la citoyenneté.

Les pauvres, ce sont d’abord ceux à qui on a volé leur droit à une vie décente – pas riche, non, mais décente –, leur droit de pouvoir faire un pique-nique pas cher, le dimanche, au bord de la mer ou en montagne, sans qu’ils n’aient à payer « les yeux de la tête » ; le droit d’émouvoir une femme au point de pouvoir l’épouser et lui assurer un intérieur décent – oh, pas un château, ni une résidence secondaire ni un chalet à Faraya ! –,

mais un intérieur propret, ensoleillé si possible où, avec leurs deux enfants – peut-être trois –, ils pourraient se payer le luxe d’un plat de poulet au riz avec une sauce blanche onctueuse, un arbre de Noël avec de vraies boules, des lumignons et des cadeaux ; le droit de ne pas geler en hiver, de ne pas attraper des rhumatismes dans un logement qui ne verrait pas le soleil ; le droit peut-être d’avoir un sofa-lit pour les parents habitant loin, ceux qui peuvent dormir sans commode dans les corridors, et se lever avant le jour à leur travail de garagiste ; le droit d’envoyer leurs enfants à l’école sans craindre qu’ils n’en soient chassés par une supérieure qui la gère comme les vendeurs du Temple géraient leurs affaires, ceux qui ont mérité le fouet à cordes du rabbin de Bethléem ; le droit de se faire soigner de manière à ne pas devoir mâcher leur repas sur les molaires qui leur restent ; le droit de faire le plein d’essence et de conduire un véhicule qui soit autre chose qu’une épave de carrosserie sur un ersatz de moteur.

C’est grâce à ces pauvres que la révolution mérite son nom, un nom ancien qu’elle retrouve ; grâce à eux qu’on est sûr qu’elle se poursuivra et vaincra, parce que Dieu est du côté des petits et qu’il ne les abandonnera pas, mais réglera leurs comptes aux sépulcres blanchis « qui vendent le pauvre pour une paire de sandales » (Amos) et pérorent sur les droits de l’homme autour des petits-fours ; aux hypocrites de ce temps, à ceux qui chargent les gens de fardeaux qu’ils ne sont pas prêts à porter eux-mêmes, et font ensuite voter des lois qui les en dispensent.

C’est eux le trésor de la révolution, et c’est pourquoi la révolution ne mourra pas qu’elle ne leur ait fait justice ; qu’elle n’ait arraché aux princes vautrés dans leur fauteuil en cuir leurs derniers privilèges, leurs cuisines importées, leur gazon, leurs comptes bancaires, leur Maserati et qu’elle ne les ait rétablis eux aussi dans leur humanité ; dans cette dignité dont les pauvres apparus le 17 octobre dernier place des Martyrs, qui leur avait été volée, avaient faim autant que de pain.


Cent ans de solitude sont assignés à ceux de ma profession qui réclament une longue vue pour observer les mouvements de l’histoire qui, contrairement à ceux des astres, sont irréguliers et aléatoires.Le trésor de la révolution, c’est la souffrance des petits. C’est eux les premiers venus de la révolution ;c’est sur leur souffrance que les nouveaux venus ont assis leur audience...

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