Liban

Les deux visages du religieux

Les échos de l’agora
16/12/2019

Dans son homélie dominicale du 8 décembre 2019, le métropolite de Beyrouth Élias Audi a osé dénoncer le mensonge et la supercherie qui règnent dans son pays. Il déclara, en substance, que le Liban est en réalité dirigé par l’arbitraire volonté d’un seul homme qui ne prend même pas la peine de se référer à son autorité de tutelle. Tout le monde a compris que le prélat indiquait le pouvoir exorbitant que s’est attribué, indûment, l’actuel ministre des Affaires étrangères, M. Gebran Bassil, gendre du président de la République et, surtout, enfant chéri de la milice du Hezbollah aux ordres des mollahs de Téhéran. L’évêque a eu l’élégance de parler uniquement d’une « organisation armée » sans la nommer. Et ce fut le tollé contre Mgr Audi de la part du pouvoir en place et de ses afficionados.

Au nom de quoi ? Au nom de la séparation des domaines de compétence entre Église et État. En théorie, la critique est fondée dans une société sécularisée, ce qui n’est pas le cas du Liban. De toute manière, un religieux est en droit de donner son avis, en tant que citoyen, sur la vie publique. En pratique, la critique devrait inclure toute autorité religieuse qui se permet de donner des leçons publiques sur la gestion des affaires de l’État. Nous avons vu et entendu des alliés inconditionnels des mollahs de Téhéran, appartenant à la juridiction ecclésiastique de Mgr Audi, se fendre de propos acerbes et émettant de pudibondes opinions sur le caractère inacceptable de tels propos tenus dans le cadre d’une liturgie dominicale. Ces mêmes fidèles ont oublié la longue histoire du christianisme où, à des moments cruciaux, des prélats ont incarné, au prix de leur vie, l’âme d’un peuple, de sa souveraineté et de ses libertés.

Quelques jours plus tard, tout le pays était collé devant son poste de télévision afin d’écouter la grand-messe politique du haut dignitaire religieux chiite qu’est Hassan Nasrallah, représentant personnel du régime des mollahs et « soldat fidèle », selon son expression, de son guide suprême l’ayatollah Ali Khamenei. Personne au Liban n’a rien trouvé à redire. Nul n’a critiqué cette confusion entre les domaines religieux, politique et militaire. Voici un dignitaire religieux qui s’autoproclame autorité de recours en matière de guerre et de paix, qui dirige des escadrons de la mort et des bataillons de combattants armés, qui possède un arsenal impressionnant, qui dirige des usines d’armement, qui défie le peuple libanais au bord de la disette en lui montrant des liasses de dollars américains qu’il détient pour payer les siens. Rien, silence complet. Tout le monde commentait doctement les subtilités des propos du dignitaire religieux Hassan Nasrallah que la gent politique et médiatique considère comme un événement politique majeur.

Et ce n’est pas tout.

Samedi 14 décembre, un peu avant 16 heures. Nous étions quelques-uns sur la place Azarieh au centre-ville pour un sit-in de solidarité en faveur de la liberté de parole en grave danger suite aux ratonnades des escadrons de la mort, venus des confins de quartiers populeux qui constituent des bastions des agents de Téhéran.

Nous vîmes quelques dizaines de jeunes gens descendre la rue de Damas vers la place des Canons en criant à l’unisson, les mains levées, « selmiyyé, selmiyyé », ou « pacifique, pacifique », répétant le slogan de non-violence de la révolte libanaise de la dignité. Au début, ils donnèrent le change.

Arrivés devant les barrières gardées par les forces de l’ordre, ils changèrent de registre en entonnant le triple témoignage religieux : « Il n’y d’autre dieu que Dieu. Mohammad est son prophète. Ali est son vicaire. » Puis éclata le désormais célèbre cri de guerre de leurs ratonnades : « Shia’a, shia’a, shia’a. » Quelques coups de pied violents suffirent pour enfoncer les barrières.

Ils pénétrèrent dans l’enceinte de la place des Canons et attaquèrent, non les manifestants civils, mais les forces de l’ordre régulières qui les obligèrent à refluer. La suite des événements a été suivie toute la soirée sur les chaînes de télévision. Il était clair que les forces de sécurité du Parlement, aux ordres de Nabih Berry, et les escadrons de casseurs, des quartiers contrôlés par son organisation milicienne Amal, agissaient de concert. Les forces régulières de sécurité furent arrosées de jets de pierres par les voyous-casseurs. La population civile fut noyée par les gaz lacrymogènes lancés par les forces de sécurité du Parlement agissant comme cohorte auxiliaire de la milice de Nabih Berry.

L’année 2019 se termine. Que sera 2020 ? On peut déjà prévoir les obsèques de l’ancien Liban de 1920 qui exhale ses derniers soupirs. À cent ans, il peut enfin connaître le repos. Ce qui lui succédera est en train d’être construit, douloureusement et joyeusement à la fois, par une jeunesse admirable qui ne veut pas renoncer à ses rêves.


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Eleni Caridopoulou

Mgr Audi chapeau , vous êtes le seul à dire à haute voix ce que les autres pensent de peur de tous ces mécréants

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