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Liban

Crise du dollar : la main-d’œuvre migrante touchée de plein fouet

Reportage

De nombreux travailleurs font déjà leurs valises.

05/12/2019

Devant les bureaux de change assaillis par la clientèle, les discussions vont bon train. En ce début de décembre, à Bourj Hammoud, des travailleurs migrants hésitent à convertir leur salaire en dollars. Le taux affiché atteint les 2 040 livres libanaises (pour un dollar) à l’achat. C’est bien plus qu’ils n’escomptaient. Certains préfèrent attendre. D’autres tentent leur chance chez le changeur d’à côté, histoire d’obtenir quelques dollars de plus. Mais ils finissent par se rendre à l’évidence : ce mois-ci, leur salaire versé en livres libanaises (sur base du taux officiel de 1 507,5) perdra encore plus de sa valeur. Ils devront se résoudre à envoyer moins d’argent à leurs familles, via les compagnies de transfert d’argent. Une situation qu’ils ne supporteront pas longtemps. Déjà, les plus vulnérables font leurs valises pour rentrer chez eux, ceux qui ont perdu leur emploi pour des raisons économiques ou qui travaillent dans des métiers touchés par la crise. Ils ont acheté un aller simple. Les avions pour le Bangladesh, le Sri Lanka, l’Inde, l’Éthiopie ou l’Égypte sont pleins, chose rare en cette période de l’année.

Ange, une femme de ménage camerounaise, fait partie de ceux qui partent. Sans emploi, elle ne voit pas la nécessité de s’éterniser au Liban, alors que tout est si cher. En attendant le jour J, elle achète des devises à ses compatriotes. « Je ne sais pas quoi faire. J’achète, ou pas ? Le taux est si haut. À ce rythme, toutes les travailleuses camerounaises retourneront bientôt au pays », déplore-t-elle. Alam, de son côté, hésite encore. Cette travailleuse domestique éthiopienne, sous contrat auprès des mêmes employeurs depuis quatre ans, veut se donner du temps. Depuis la dépréciation de la monnaie nationale, elle est payée en livres. « Je n’arrive plus à envoyer à ma famille les 150 dollars que je transférais régulièrement. Je n’ai toujours rien envoyé ce mois », gronde-t-elle. Mais en même temps, la jeune femme refuse de se fâcher avec sa patronne qu’elle considère un peu comme sa mère. « Je sais que les temps sont durs actuellement au Liban », reconnaît-elle. Selon le président de la Fédération nationale des syndicats de travailleurs et d’employés au Liban (Fenasol), Castro Abdallah, quelque 253 000 femmes asiatiques et africaines travaillent officiellement au Liban en tant qu’employées de maison. Mais selon les estimations officieuses, si l’on inclut les migrantes en situation irrégulière, plus de 280 000 travailleuses domestiques sont employées au pays du Cèdre.


(Lire aussi : En dépit de l’annonce des consultations, la situation reste confuse, le décryptage de Scarlett HADDAD)


Licenciements, coupes de salaires…

De leur sortie d’un bureau de change, des ressortissants philippins font part de leur frustration, vu « leur grande difficulté à trouver des dollars » depuis les restrictions mises en place par les banques et la détérioration du taux de change parallèle. « Nous travaillons dans le secteur de la restauration et sommes payés en monnaie nationale », raconte l’une d’entre eux, qui travaille au Liban depuis 18 ans. « Convertir notre argent en dollars pour l’envoyer à nos familles nous coûte trop cher, observe-t-elle. Et même les prix affichés dans les magasins en livres libanaises deviennent excessifs. » « Si cette situation persiste, comment va-t-on survivre ? » demande-t-elle. Tout aussi inquiets, trois travailleurs municipaux bangladais révèlent qu’en neuf ans de travail au Liban, ils n’ont jamais vécu une situation aussi difficile. « J’encaissais l’équivalent de 350 dollars en LL. Mais aujourd’hui mon salaire ne vaut plus rien, regrette l’un d’eux. Je ne tiendrai pas longtemps le coup. »

À Bourj Hammoud, fief de la communauté arménienne du Liban, particulièrement fréquenté par la main-d’œuvre migrante, tous les travailleurs sont logés à la même enseigne. Employées de maison, ouvriers d’usine, commerçants, pompistes, serveurs ou cuisiniers égrènent leurs problèmes liés à la dépréciation de la livre à la crise économique qui en résulte. « Comment puis-je continuer, alors que l’usine de plastique qui m’emploie me fait à présent travailler à mi-temps ? » gémit un ouvrier sri lankais. « Que Dieu les préserve, et nous avec! » renchérit le gérant libanais d’une entreprise de transfert d’argent en ligne. « Avec le taux de change qui leur est défavorable, après avoir payé leur loyer, les travailleurs étrangers n’ont plus les moyens de s’acheter à manger, car les prix flambent. Sans compter que certains perdent carrément leur emploi, dans les métiers les plus touchés par la crise. Bientôt, ils partiront tous, car ils ne parviennent plus à vivre, ni même à faire vivre leurs familles dans leurs pays », assure-t-il. Dans l’épicerie adjacente de produits asiatiques, la patronne, Lala, une ressortissante philippine, termine de modifier les étiquettes de prix. « Je n’ai pas d’autre choix que d’augmenter mes prix car j’importe ma marchandise », regrette-t-elle. Elle constate d’ailleurs que les travailleurs étrangers achètent le minimum, s’ils n’ont pas déjà décidé de quitter le pays. « Moi-même, je me demande si mon entreprise survivra à cette crise, si je pourrais transférer l’argent nécessaire à l’achat de ma marchandise », murmure-t-elle.

Et comme pour confirmer ses dires, l’agence de transfert d’argent en ligne OMT fait état d’une « baisse de presque 20 % des transferts de devises » par rapport à l’année précédente vers les pays d’origine de la main-d’œuvre employée au Liban. « Cette baisse pourrait être due au recul des renouvellements de permis de travail », note toutefois la chargée de communication de l’entreprise, Joyce Moawad. Alors que les banques ont imposé des restrictions sévères sur les transferts sortants d’argent, « l’agence qui opère ses transactions avec la société mondiale Western Union autorise les transferts vers l’étranger dans la limite de 7 500 USD », ajoute Mme Moawad, qui précise que ces transferts sont « soumis aux conditions internationales ».

Un aller simple

S’il est encore trop tôt pour parler de départs en masse, dans les locaux d’une agence de voyages internationale qui préfère ne pas révéler le nom de son enseigne, on constate des départs en nette augmentation de ressortissants indiens, sri lankais, bangladais et égyptiens. « Les travailleurs achètent l’aller simple. Ils partent parce que les usines ferment ou travaillent à faible rendement, parce que les secteurs de la restauration et de l’hôtellerie sont désertés, parce qu’ils sont licenciés, amputés d’une partie de leur salaire, ou défavorisés par le taux de change », explique Rana, employée au sein de l’agence. «À titre indicatif, au cours du mois de novembre, 600 Bangladais, 100 Sri Lankais et 95 Indiens ont acheté leur billet de retour pour leur pays à travers l’agence. Alors qu’en temps normal, partent chaque mois à travers l’agence seulement 300 Bangladais, 15 Sri Lankais et une trentaine d’Indiens », précise la jeune femme.

C’est dans ce cadre que la représentante de l’ONG Anti-Racism Movement (ARM), Zeina Ammar, fait part de ses craintes. « La crise est profonde et touche aussi bien les travailleurs étrangers que les employeurs », note-t-elle. D’où la grande incertitude quant aux mesures à prendre, aux conseils à donner. Elle craint en revanche que « certains employeurs n’utilisent la crise pour licencier leurs travailleurs migrants ou multiplier les abus à leur égard ». « Nous n’avons pas encore saisi l’ampleur du problème, et multiplions les rencontres dans ce sens avec la main-d’œuvre migrante », indique-t-elle.

Aussi difficile soit-elle, cette réalité ne représente visiblement que les premiers indicateurs d’une crise du travail qui promet de s’aggraver. Ce qui attise les inquiétudes de Castro Abdallah : « Cela fait à peine deux mois que l’on constate une baisse de circulation du dollar sur le marché libanais et une dépréciation de la livre libanaise. Et déjà les travailleurs migrants ont de la difficulté à recharger leur puce de téléphone ou à se procurer des dollars pour les transférer à leurs familles », déplore-t-il. « Leurs contrats sont pourtant en dollars », rappelle le syndicaliste. « Si certains sont désormais rémunérés en livres libanaises et perdent au change, d’autres ne sont même plus payés, plus particulièrement les employés d’entreprises de nettoyage. On leur donne juste de quoi se nourrir », dénonce-t-il. Pas étonnant dans ce cadre que certains décident de s’en aller, « ressortissants égyptiens qui travaillent à la pompe, Bangladais et Éthiopiens en situation irrégulière, dont les ambassades négocient les départs avec la Sûreté générale », révèle le président de la Fenasol.


(Lire aussi : L’USJ et l’AUB prennent des mesures en faveur de leurs étudiants)


Une grande vulnérabilité

C’est dire combien les travailleurs étrangers sont vulnérables en ces temps de crise. Une situation d’autant plus délicate que le ministre démissionnaire du Travail, Camille Abousleiman, annonçait dans un communiqué, le 27 novembre dernier, son intention de « durcir les conditions d’obtention de permis de travail de la main-d’œuvre étrangère », afin de « créer des opportunités d’emplois aux citoyens libanais » et de « limiter l’exportation de devises ». Mais certains résistent, tant bien que mal. « Tant que je peux payer mon employée de maison en dollars, je le ferai. Elle doit bien faire vivre sa famille », affirme à L’Orient-Le Jour une maîtresse de maison qui avoue n’être pas rassurée sur la question. Car elle ne sait pas combien elle pourra faire face à ses engagements.

Face au manque d’encadrement d’une main-d’œuvre étrangère livrée à elle-même, dont une partie sombre dans la précarité, l’Organisation internationale du travail invite les employeurs à respecter leurs engagements, tout en reconnaissant qu’ils sont également touchés par la crise. « La pénurie de dollars et la détérioration du taux de change non officiel constituent une menace réelle pour la capacité des migrants à respecter leurs engagements dans leurs pays », souligne Zeina Mezher, porte-parole du bureau régional de l’OIT au Liban, qui évoque « les risques d’exploitation des travailleurs migrants qui pourraient être victimes de servitude pour dettes, de travail forcé et même de traite des êtres humains ». D’où la nécessité pour les employeurs « de payer à temps les salaires de leurs travailleurs étrangers, conformément à l’accord entre les deux parties ».

Il reste à savoir si, dans les conditions actuelles, la main-d’œuvre migrante a toujours intérêt à travailler au Liban.



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Eleni Caridopoulou

C'est triste de voir ces pauvres personnes à la fin ils n'ont rien

BOSS QUI BOSSE

Libanaises , libanais , à vos fourneaux !

Chucri Abboud

C'est bon pour l'implantation des réfugiés syriens tout ça !

Remy Martin

Yiiiy, comment va faire Madame lorsque sa Srilankaise des Philippines va faire sa valise ... ?

Irene Said

Nos responsables, y-compris le super-responsable de la Banque du Liban, qui continuent de se prétendre dirigeants de ce pays, quand ils ont élaboré leur programme de restrictions du dollar etc., ont-ils envisagé cet aspect des répercussions ?
Plus de travailleurs/euses qui font le bouleau que les Libanais et les Libanaises...!!!...s'estiment indignes de faire...
Eux, nos lumières au gouvernement...s'enfoutent, leurs millions de dollars sont bien à l'abri et disponibles à l'étranger !
Irène Saïd

Gros Gnon

C’est la fin du Liban dont nous avons tous rêvé, les amis...
Préparons-nous à traverser une période sombre. Très sombre.
Essayons juste de ne pas refaire les mêmes erreurs lors de prochaine "reconstruction"...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LA MAIN MIGRANTE TOUCHEE PAR LA CRISE DU DOLLAR ET LES DEPOTS ET INTERETS DE LA DIASPORA PAR LES MESURES ILLEGALES.
ON TUE LE SECTEUR BANCAIRE !

Bustros Mitri

C’est les plus vulnérables, au bas de l’échelle sociale qui vont hélas payer le prix en premier.

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