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Idées

Réduire les fonctions de la livre libanaise pour en garantir la parité

Monnaie
16/11/2019

Notre pays, notre économie passent actuellement par une période hautement critique, caractérisée tout à la fois par une contraction de l’activité et de l’exportation des entreprises, une explosion du déficit public et de la dette souveraine et une érosion des flux de capitaux entrants, corollaire du contexte politique et social local et régional et de la baisse de confiance des déposants. Ces tensions, conjuguées aux effets de la contestation en cours, ont fini par se répercuter sur le plan monétaire et financier avec notamment l’instauration de mesures informelles mais très restrictives sur la circulation des devises et des capitaux, qui accentuent considérablement la pression sur les entreprises et agents économiques.

Face à ces enjeux considérables, il est donc urgent de trouver une stratégie constructive et créative pour réduire les charges de l’État sur la nation, protéger la parité de la monnaie nationale et injecter rapidement les liquidités dans l’économie pour la sauver de l’asphyxie.


Coûts
Il est largement admis qu’une monnaie a trois fonctions : médium d’échange, étalon monétaire et réserve de valeur. La première fonction permet aux agents économiques d’échanger à moindre coût puisqu’ils peuvent, dans chacun de leurs échanges, transiter par un bien universel ; la deuxième facilite la comparaison de la valeur des biens ; la troisième enfin donne latitude aux agents de différer leur consommation en épargnant.

Le Liban est un pays à économie hautement « dollarisée » et notre politique monétaire a été, depuis de nombreuses années, de maintenir une parité stable avec cette devise. Cet objectif, tout à fait justifié puisqu’il protège des personnes ayant des revenus futurs en livres libanaises, est cependant difficilement compatible avec une insuffisante discipline budgétaire. En effet, sachant que l’État, dépensant plus qu’il ne reçoit, aura tendance à dévaluer pour combler son déficit, tout épargnant en livres voudra une prime de risque additionnelle. De son côté, la Banque centrale, pour éviter des fluctuations erratiques de la valeur de la monnaie, est obligée de conserver des réserves de change importantes qui, autrement, auraient pu être investies dans l’économie nationale, alors qu’elles sont présentement placées, en majorité, dans des économies occidentales. Nous estimons les coûts et les manques à gagner, pour l’économie nationale, à plusieurs dizaines de milliards de dollars depuis 30 ans. Il serait inutile et peu productif de regarder en arrière et de se lamenter, mais une chose est sûre, il nous sera impossible de poursuivre cette politique monétaire faute de moyens et de changements majeurs dans l’environnement régional. En effet, une dévaluation impliquerait une inflation des prix à la consommation et réduirait le niveau de vie d’un grand nombre de ménages. Quant à des fluctuations erratiques, elles obligeraient à de très gros efforts des agents économiques pour s’y ajuster. Nous devons donc essayer d’être plus créatifs en trouvant un moyen pour, d’une part, garantir la parité monétaire avec le dollar, et d’autre part réduire le coût de sa stabilité.



(Lire aussi : Les changeurs ne traitent que « 2 % » du total des transactions, assure Salamé)



Emprunter exclusivement en devises
Une solution viable serait que l’État n’emprunte plus en monnaie locale mais exclusivement en devises. De ce fait, les banques n’auront plus d’incitation à collecter des dépôts en livres libanaises. Et, dans la pratique, la troisième fonction de la monnaie, la réserve de valeur, aura quasiment disparu.

Les conséquences d’une telle mesure seraient considérables. En effet, cela permettrait d’éliminer la spéculation sur la livre libanaise qui, en période de confiance, assure au spéculateur des gains conséquents aux frais du Trésor, et dans les périodes de méfiance, oblige la Banque centrale à dépenser une partie de ses réserves pour éviter l’effondrement de la livre. Dans la crise actuelle, cela libérerait les réserves en devises et en or. Ces dernières pourront être nanties pour emprunter un montant presque équivalent. Surtout, en éliminant l’incertitude, cela réduirait les coûts transactionnels que les acteurs prennent en compte lorsqu’ils font des transactions en livres libanaises. Enfin, cela obligerait nos gouvernements à être plus disciplinés en matière de dépenses et à suivre les normes internationales de gouvernance puisqu’ils n’auront plus la facilité de la planche à billets.

À ceux qui objecteraient que la Banque centrale perdrait la possibilité d’une politique monétaire interne, il convient de signaler que la BDL a déjà une politique monétaire en devises étrangères. Elle fixe en effet pour les banques libanaises le niveau de réserves obligatoires, les taux directeurs et l’offre de crédits, toutes devises confondues. Et à ceux qui regretteraient que la Banque centrale perde le droit de seigneuriage, il faut signaler que la Banque centrale le conserverait tout entier pour la monnaie fiduciaire et, grâce aux réserves obligatoires, pour la monnaie scripturale également. De la sorte, la BDL aurait les mêmes avantages que les autres banques centrales sans en supporter les inconvénients.

La transition ne pourrait être immédiate et sans doute faudrait-il l’étaler sur quelques années, mais cela dégagerait immédiatement quelques milliards de dollars de liquidités, fort utiles dans le contexte actuel, et qui atteindraient vraisemblablement, selon nos estimations, plus de dix milliards au bout de 5 ans.

Au moment où les économies mondiales sont en plein chantier de restructuration, où les marchés baignent dans des zones de libre-échange, où les monnaies multinationales ont franchi plusieurs étapes structurelles, il est peut-être temps de réfléchir à ce qui est réellement utile dans notre monnaie nationale et ainsi réduire l’une de ses fonctions et, par conséquent, le coût exorbitant du maintien de sa stabilité et cela sans préjudice pour les personnes les plus fragiles, notamment les retraités vivant de leur rente en monnaie locale.


Riad OBEGI, Président-directeur général de la banque BEMO.

Fouad ZMOKHOL, Président du Rassemblement des dirigeants et chefs d’entreprise libanais dans le monde (RDCL-World).


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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

AUCUNE ETUDE OU RESTRICTION NE PEUT REGULER LA LIVRE LIBANAISE AUTRE QUE LE MARCHÉ.

Moussalli Georges

J'ajoute à mon commentaire du 6 novembre 2019 ce qui suit:
La dollarisation est essentielle pour :
-redonner confiance aux résidents et aux non-résidents.
- Permettre une baisse des taux d'intérêts tant pour les déposants que pour les débiteurs y compris l'État.
- Réduire la dette de l'État par la conversion en dollars de l'ancienne dette libellée en livres à un cours de change à déterminer pour acter une ultime dévaluation avant le retrait des livres libanaises.
- Intégrer notre économie à celles des pays occidentaux et la rendre moins dépendante des influences régionales.
- Redonner vie à l'économie en baissant les intérêts sur les crédits bancaires.
- Éviter la faillite du secteur immobilier et par conséquent aussi la faillite du secteur bancaire.
- Éliminer le stress des déposants concernant la valeur de leurs économies et de leurs salaires.
On pourrait dans un stade ultérieur créer une nouvelle livre libanaise ayant la même parité que le dollar. Cette nouvelle livre devra être émise par un organisme indépendant et être couverte à 100 pour cent au moins par des avoirs équivalents.

Moussalli Georges

Les mesures préconisées par MM. OBEGI et ZMOKHOL rejoignent en partie des mesures plus radicales que j'ai publiées en commentaire sur le site de L'OLJ en date du 6 novembre 2019:
1. Adopter le Dollar US comme monnaie officielle du pays pour ne pas être confrontés à des futures dévaluations et pour forcer les gouvernements à avoir des budgets équilibrés.,
2. Fermer les banques pendant une semaine pour leur permettre d’ajuster leurs comptes conformément aux décisions suivantes.
3. Rééchelonner la dette publique et convertir en dollars (à un taux de change à fixer ) la dette libellée en livres libanaises. Réduire les taux d’intérêts appliqués sur l’ancienne dette aux taux du marché de la dette américaine.
4. Convertir en dollars les éléments du passif et de l’actif des banques qui étaient anciennement libellés en Livres Libanaises au cours de change appliqué par le trésor public.
5. La portion supérieure à USD 50.000,00 des dépôts bancaires sera convertie en dépôts à terme selon des pourcentages à déterminer (exemple : 10% à 1 mois, 10% à 3 mois, 10% à 1 an, 20% à 3 ans et 50% à 10 ans). Ces dépôts, à la demande des déposants, pourront faire l’objet de certificats négociables. Les intérêts créditeurs sur les dépôts et les intérêts débiteurs sur les crédits bancaires seront réduits en conséquence.
6. Les livres libanaises seront graduellement retirées de la circulation.
7. Changer le statut de la Banque du Liban.

MGMTR

La création (emprunt) de la monnaie en devise nationale est une fonctionne régalienne de l'Etat. S'en passer, revient à abandonner une partie de sa souveraineté.

Émettre de la dette en USD, sans un plan strict de remboursement, n'amène à terme qu'une seule certitude: faillite totale et certaine avec difficultés de relèvement.

Marionet

Sans doute l'article le plus intéressant de la rubrique "débat": une véritable leçon de science économique avec, en prime, le point de vue d'un banquier, qui pratique la chose au quotidien. Riad Salamé devrait lire ce papier d'urgence. A lire aussi sur les trois fonctions de la monnaie et leurs implications, le livre d'un autre Libanais, Saifeddean Ammous, devenu une référence mondiale, l'Etalon-Bitcoin (existe en anglais, en français, en arabe et dans bien d'autres langues). Ce livre dépasse de loin son titre sur le Bitcoin pour analyser les conséquences des politiques des banques centrales depuis le début du XXe siècle. Un must!

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