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Culture

Dans l’Œuf, une rave-olution

Reportage

Vendredi dernier, une rave party improvisée s’est tenue dans le cinéma désaffecté du centre-ville de Beyrouth, à deux pas du cœur des manifestations.

28/10/2019

D’ordinaire, un vendredi soir à Beyrouth relève du dilemme métaphysique : bar ou boîte ? Musique arabe, funk ou techno ? Mar Mikhael, Hamra, Karantina ou Badaro ? Vendredi dernier, aucune question ne s’est posée car la seule fête digne d’intérêt était la rave party révolutionnaire improvisée dans l’Œuf, ce cinéma longtemps laissé à l’abandon et devenu en une dizaine de jours le nouveau lieu à la mode de l’underground beyrouthin.

Raconter une teuf dans l’Œuf revient ipso facto à marcher sur des œufs. À en croire les sceptiques, il serait dangereux de révéler publiquement qu’au beau milieu d’un soulèvement populaire, de joyeux drilles pensent à danser et à s’enivrer. Un tel reportage donnerait ainsi du grain à moudre à ceux qui voient dans ce mouvement un carnaval organisé par une poignée de bourgeois débauchés. Pire, il risquerait de faire voler en éclats la belle unité de cette mobilisation, en créant notamment des tensions entre chrétiens et musulmans. Si le respect des sensibilités de chacun est une chose primordiale – et fait l’objet de discussions quotidiennes sur les places entre des manifestants qui apprennent à vivre ensemble –, il faudrait être sacrément pisse-froid et méconnaître l’histoire pour vouloir exclure la fête des pratiques révolutionnaires. De même, il serait bien hypocrite de feindre de découvrir soudain qu’un nombre important de Libanais, de toutes confessions, consomment de l’alcool. Une chose est certaine : les fêtards de vendredi auraient bu, avec ou sans Œuf, avec ou sans révolution. La différence fondamentale est qu’ils l’auraient fait chacun dans leur coin alors que ce week-end, ils ont festoyé ensemble, pour la toute première fois.


(Lire aussi : La « révolution » culturelle ne sera pas tuée dans l’Œuf)



La rumeur a enflé dès la fin de l’après-midi : un collectif d’artistes et de DJ indépendants auraient apporté platines et enceintes pour une énorme fête avec entrée libre. Parmi les présents, on retrouvait les habituels oiseaux de nuit : les branchés, les indés, les bobos, les babas et bien sûr les expats qui trouvent Beyrouth « trop cool ». Mais, pour une fois, ils n’étaient pas seuls. Il y avait aussi des curieux venus prendre des photos, des sérieux qui continuaient de parler de politique malgré le volume sonore, des râleurs qui auraient préféré une autre musique, des inquiets qui, à peine entrés, craignaient déjà une descente de police mais surtout, et c’est là le fait le plus marquant de la soirée, quantité de chabeb débarqués par petits groupes des quartiers alentour ou de la banlieue sud. Difficile de donner un chiffre précis, mais, au total, plus de mille personnes ont pris part à cette « Rave-olution ». Dans un pays où l’entre-soi est la règle, où les classes sociales sont des barrières encore plus fortes que les chapelles religieuses et politiques, trouver une telle mixité est incroyable. Malgré la fumée, dans le ventre de ce lieu abandonné, étrange et lunaire, l’air de ce vendredi soir était empli d’un parfum de magie.Un son lourd, rendu encore plus puissant par la concavité des lieux, un immense drapeau libanais déployé derrière les DJ, des dizaines d’autres qui flottent au milieu de la foule, des lasers qui tournoient, vert ou rouge, deux bars improvisés, des prix abordables pour une fois. Quand la musique s’arrête, les slogans prennent la place. Le mot thaoura est scandé en boucle, on tape dans ses mains, ça résonne de partout, une voix entonne l’hymne national, d’autres suivent, les voix retombent et la techno reprend. Le mélange des mondes est si inédit, si surprenant qu’on aurait envie de décrire avec lyrisme et trémolos la superbe cohésion du peuple libanais, uni par la fête, la sueur et les corps mêlés.

La vérité est plus modeste. Les gens s’apprivoisent, s’observent, se sourient, ils se parlent un peu, ils dansent parfois ensemble mais en gardant certaines distances. Un grand costaud demande à une jeune fille s’il peut boire dans sa bière ; elle accepte mais d’un geste, lui fait comprendre qu’elle préférerait qu’il ne colle pas sa bouche au goulot; il ne s’en offusque pas et la remercie. Parmi la foule, on reconnaît une chanteuse célèbre, très enthousiaste de voir des gens si différents se rencontrer et faire la fête ensemble. Une heure plus tard, elle trouve l’ambiance toujours aussi belle mais se plaint des odeurs d’urine et des regards insistants de certains types. Les murs ne vont pas tomber en un jour ni une nuit avec quelques pas de danse mais déjà, on sent qu’ils se fissurent.Il est 2 heures. Les râleurs, les inquiets et les sérieux sont partis depuis bien longtemps, le journaliste les imite avant de leur ressembler et monte dans le van numéro 4. D’habitude, ce bus relie la banlieue sud à Hamra mais en temps de routes coupées, il a fait de la place des Martyrs son terminus, si bien que certains le surnomment déjà le bus de la révolution. En dépit de l’heure tardive, il se remplit en quelques minutes, principalement de jeunes hommes aux tee-shirts trempés. Certains affirment soutenir le mouvement, d’autres avouent n’être venus que pour la fête. Mais ne devient-on pas révolutionnaire de facto quand on contribue, même malgré soi, à dépasser les clivages ancestraux ? En blaguant, l’un des jeunes énumère la liste des filles dont il a récupéré le numéro dans la soirée. Jaloux ou lucide, son compère lui dit qu’elles ne le rappelleront jamais. Et l’autre de rétorquer, avec le sourire : « Qu’est-ce que tu en sais ? C’est la révolution, tout peut changer. »


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Thawra-LB

C’est sa le liban! L’esprit festif et joyeux tout le temps (a prt quand on parle de politique). Cette nouvelle generation qui commence a sortir du joug de leurs partis politique et zaim respectif se reveille et va bientot balayer toute cette classe indigne et corrompus.

Par contre il faut faire attention, “the egg” est fragile et n’est pas sur d’un point de vue architectural.

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