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Idées

Ces quelques jours où je me suis réconcilié avec le Liban

Récit
26/10/2019

Je m’étais promis de ne plus mettre un pied à Beyrouth. Même pour l’enterrement de ma grand-mère en novembre 2018, je n’étais pas revenu. M’interdire d’y retourner (même pour les vacances) me semblait la seule façon de parvenir à oublier le Liban, de le rayer de ma tête, de ne pas reproduire le schéma de mes parents qui, exilés en 1975 à Paris, n’ont jamais cessé de revenir tous les étés, avec l’espoir un jour de rentrer. Quarante ans plus tard, ils sont toujours en France et je ne les imagine plus un instant revenir y vivre.

À dix-neuf ans, j’avais pourtant posé mes valises dans le pays de mes parents, amoureux de sa scène artistique. Je suis devenu photographe, chroniqueur, vidéaste, écrivain et même directeur d’un festival de film. Je passais mon temps à chercher des financements pour faire vivre cet évènement dans un pays à l’avenir incertain, où aucun sponsor ne veut investir sur le long terme par crainte qu’une guerre éclate du jour au lendemain avec le voisin israélien. Dix ans plus tard, je décidais de retourner à Paris, épuisé de courir après l’argent pour vivre de mon travail, et surtout las de voir les mêmes politiciens gouverner, avec ce sentiment de faire du surplace, que rien ne changera, rien n’ébranlera ces dynasties familiales, féodales qui nous gouvernent depuis des décennies. Le pouvoir se passe de père en fils, de beau-père à gendre. Tous leurs discours progressistes tenus avant des élections s’effondrent toujours dès leurs lendemains. Le simple fait d’écrire le nom de ces politiciens me hérisse le poil : Joumblatt, Geagea, Aoun, Berry, Nasrallah et les autres. Je me suis toujours demandé comment ceux-là même qui ont déchiré le pays pendant la guerre civile règnent encore sur sa destinée.

Dès les premières images reçues vendredi 18 octobre, quelque chose me touchait dans ce que je voyais. La sensation était abstraite, forcément lointaine, mais je me reconnaissais dans tout, aussi bien dans les excès de violence que le rassemblement pacifique. Un ras-le bol général s’exprimait enfin contre toutes ces années qui nous avaient été volées, toutes ces années gaspillées. Mon cœur battait la chamade. Ce soulèvement me semblait inédit, même inespéré.Tous les mouvements, toutes les confessions, tous les âges battaient le pavé. Je me suis interrogé sur la nécessité de rejoindre le mouvement ou non. Il ne m’a pas fallu quarante-huit heures pour prendre une décision. J’ai pris un billet aller sans retour pour la modique somme de cent cinquante euros, du jamais-vu.

Avant de voyager, j’ai voulu passer embrasser mes parents. J’ai même eu l’envie folle de les convaincre de venir avec moi. Aux premiers mots échangés, j’ai réalisé que c’était peine perdue. Nous étions dans deux mondes différents. Je m’attendais à arriver chez eux et à assister à une fête avec leurs proches au milieu de ballons aux couleurs du drapeau libanais. Il n’en était rien. Mon père regardait un film français avec Vincent Lindon jeune et ma mère roupillait. Mon plan de les faire voyager avec moi a plutôt tourné à la mascarade, ils ont essayé de me convaincre de rester à Paris. Ils m’ont demandé d’attendre le discours de Saad Hariri, le Hezbollah risquait de descendre mardi dans la rue, l’aéroport allait être fermé. Pour me faire rester, ma mère m’a promis de me préparer une kebbeh le lendemain, et mon père de me donner de l’argent.

À l’aéroport Rafic Hariri, nombreux sont ceux à porter des drapeaux libanais sur le dos. Pour une des rares fois dans ma vie, la présence d’un drapeau ne m’effraie pas, il me rassure même. Avis, Europcar, City Car, les compagnies de location de voitures me répètent la même phrase : « On ne loue rien, vu la situation. Prenez un taxi ou un scooter. » J’évite les hommes qui m’alpaguent et commande un scooter avec le numéro WhatsApp qu’on m’avait transmis avant d’arriver. J’embarque sans casque derrière le conducteur vers l’appartement familial à Zalka, en périphérie de Beyrouth. L’autoroute est bloquée par des barrages, d’immenses banderoles s’affichent de part et d’autre. Les slogans appellent à la démission du gouvernement, à l’effondrement du système communautaire ou simplement à une vie meilleure. Je n’ai jamais vu le Liban dans un tel état de révolte. Je sens que cette fois-ci, c’est la bonne. Le pays va aller jusqu’au bout. Un ami m’écrit : « Bienvenue chez toi. » Il a raison, c’est le sentiment que j’ai, d’être enfin de retour chez moi, même si j’ai toujours été considéré comme un « Libanais de l’étranger », insulte qui me sied parfaitement, d’être étranger à mon pays.

Arrivé à l’appartement familial, trois livres me font de l’œil : Provocation à la désobéissance de Jérôme Lindon, Le Livre de la sagesse arabe d’Elian J. Finbert et Le Sens de ma vie de Romain Gary. Ensemble, ces trois titres résument mon état d’esprit du moment. Je les jette dans mon sac et, après une douche froide, décide de me rendre à pied de Zalka à Beyrouth. Dans la rue, les odeurs se mélangent. Odeurs de poubelles, de caoutchouc brûlé et d’autres que je n’arrive pas à identifier. Les routes sont immensément vides, seuls quelques hommes bloquent l’accès aux ponts. Je rejoins, au centre-ville, mon amie Nour qui me prend la main. Trois ans que nous ne nous sommes pas vus, elle était à Londres avec son amoureux anglais, mais a dû revenir il y a quelques mois en l’absence de visa. Le passeport libanais reste l’un des passeports les plus inutiles au monde... Dire que la semaine dernière, elle m’avait félicité d’avoir tenu ma promesse de non-retour et ajouté : « C’est la première fois que tu tiens parole. »

Elle me traîne de la statue des Martyrs à la place Riad el-Solh, elle me fait grimper sur des immeubles habituellement inaccessibles, le Grand Théâtre, The Egg, elle me dit de regarder d’ici puis de là, elle m’offre une cigarette, une Marlboro rouge : « Et maintenant ? » On ne sait pas. Au milieu des manifestants, je ne reconnais pas l’ambiance que j’avais perçue dans les images de dimanche, mes amis qui y étaient me l’affirment aussi : « Ce n’est pas pareil. » Saad Hariri vient tout juste de prononcer son discours. En l’écoutant, j’ai été gêné. J’ai eu l’impression qu’il jouait un jeu étrange. Sa manière de parler, de rire, d’utiliser ses mains avait quelque chose de déplacé. Il ne remplissait pas son rôle de Premier ministre, il n’était pas à la hauteur de l’évènement. Il manquait de prestance. Trois jours plus tard, à l’écoute du président de la République Michel Aoun, j’éprouverais un sentiment similaire : ils ne nous prennent pas au sérieux.

À la terrasse d’un restaurant, à Mar Mikhaël, une femme en robe longue noire fume, seule, un narguilé. Elle me nargue du regard avec mon look de petit manifestant de pacotille. Elle est une reine. Moi, un anonyme parmi le peuple. J’aime ces confrontations, ces rencontres, elles racontent quelque chose du Liban. Comme cet homme qui, assis à côté de moi dans un café, raconte au serveur ne pas pouvoir descendre aux manifestations car il ne peut pas s’y rendre avec sa Maserati. Derrière moi, des branchés beyrouthins parlent Instagram. Selon eux, tout se joue sur Instagram. Une Chrysler blanche passe, le conducteur hurle : « Révolution, révolution. »

Au fil des évènements et rencontres de la semaine, les moments de joie et de désarroi se succèdent. La manifestation à Beyrouth prend tous les mètres un visage différent : parfois espace de résistance, d’opposition, de débats acharnés ; parfois kermesse. Je m’emporte devant l’ambiance trop festive, souvent agaçante de chansons mille fois répétées, crachées par des enceintes de mauvaise qualité. Je ne suis pas le seul, mes amis aussi s’énervent, certains décident de ne plus revenir si cela ne change pas. Pourtant, exprimer son mal-être dans la joie est la plus belle des choses à réaliser. Tant que l’armée ne tire pas, qu’aucun milicien ne vient agresser les manifestants, pourquoi protester autrement ? Danser n’empêche pas de construire, de réfléchir. Je pense à d’autres manifestations d’un tout autre ordre au Liban, où les gens défilent en rangs, habillés de noir.

En communiquant avec des connaissances hors de Beyrouth, je pressens que les partis historiques ont repris leur place depuis lundi. Pour nombre d’entre eux, l’analyse qu’ils se font du mouvement se fait à l’ancienne, à travers une grille de lecture qui me semble passéiste. Certains voient dans ce soulèvement la mainmise de l’Occident, d’autres de l’Iran. C’est selon. Des uns aux autres, je ne sais pas qui croire. Des sympathisants des Forces libanaises me disent vouloir rester dans la rue jusqu’à désarmer le Hezbollah, des proches du Hezbollah me parlent d’une manipulation de Geagea, de l’argent des Américains. Je reçois trois vidéos d’une centaine de scooters du Hezbollah et d’Amal qui font paniquer tout mon entourage. J’entends des observations différentes. Selon un ami militant du Hezbollah, la petite parade a eu lieu le jour précédent. Selon la chaîne LBCI, elle s’est déroulée le jour même. Selon une amie journaliste à al-Akhbar, ce n’est pas les directions du Hezbollah ni d’Amal qui les envoient. Selon une connaissance, fidèle lecteur de L’OLJ, ces motards n’oseraient jamais sortir leurs drapeaux sans l’aval de leurs dirigeants. C’est à n’y rien comprendre lorsqu’on se met à écouter tous les avis de tous les bords.

Ces peurs ne se traduisent pas seulement dans les analyses, mais aussi dans les réflexes : la mère d’une amie me raconte avoir été gênée lorsque, sur un barrage, un homme lambda lui a demandé qui elle était, d’où elle venait. Cela lui rappelait les pires heures de la guerre. Je la comprends, mais je me dis qu’une révolution sans chaos, ce n’est pas une révolution. Si l’on veut vraiment faire tomber tous ces zaïms aux discours paternalistes, il faut aller jusqu’au bout. Mais c’est un rêve pieux, le rêve d’un homme qui vit dans un autre pays. Je ne peux pas encourager les gens à faire la révolution si je ne reste pas ici, si je ne prends pas moi aussi le risque de tout perdre. À la question « Que faire ? », Je réponds « Je ne sais pas. » Ici, beaucoup veulent le changement mais ont besoin de se déplacer, de vivre, de gagner de l’argent. La situation économique du pays est catastrophique, la plupart de mes amis avec qui je travaillais au Liban sont revenus vivre chez leurs parents. Ils n’ont plus les moyens de louer un appartement. Certains essayent de travailler à l’étranger, en Arabie saoudite, à Dubaï, en Afrique, d’autres veulent simplement quitter le pays et vivre en Europe. Londres, Paris, Berlin, peu importe, mais quitter le Liban une fois pour toutes.

Dans le centre-ville de Beyrouth, sous les tentes plantées par les organisations de la société civile et du mouvement Citoyens et Citoyennes de l’ancien ministre Charbel Nahas, l’heure est à l’union. Union qui avait cruellement fait défaut lors du soulèvement de 2015, déclenché par la crise de la collecte des ordures. Ces mouvements rassemblés sont les porte-parole les plus représentatifs de la colère exprimée depuis la semaine dernière. J’espère trouver en leur sein une figure à même d’incarner le changement et prendre la tête de ce pays. Il leur faut aussi trouver les moyens de diffuser leurs idées auprès du plus grand nombre. Ici, la loi du plus fort, du plus riche règne encore. On ne peut pas le nier. D’un simple zapping, je remarque que les chaînes existantes restent tenues par leur ligne partisane. Certaines essaient d’étouffer, de calmer le mouvement, d’autres de surfer sur la vague, mais j’ai le sentiment qu’aucune ne semble en phase avec les véritables enjeux de la révolte. À défaut d’avoir les financements nécessaires, la société civile et ses partenaires devraient s’infiltrer dans toutes les télévisions et ne surtout pas se restreindre au microcosme beyrouthin éduqué. Se rendre dans tous les villages et toutes les villes du Liban, même les plus éloignés pour faire entendre leurs voix, comme cet avocat de Beyrouth descendu à Nabatiyé défendre le droit des citoyens à manifester. Le défi reste de taille.

Je suis impatient de voir l’évolution dans les jours et les semaines qui viennent. Après avoir longuement hésité à prolonger mon séjour ou même rester ici, j’ai finalement pris mon billet d’avion pour hier matin. Cet élan populaire qui a démarré la semaine dernière et se poursuit dans les quatre coins du pays a déjà marqué son histoire de façon indélébile. Je rentre à Paris car ma vie, mon travail et ma compagne sont là-bas, même si je sais pertinemment qu’une fois en France, je me sentirai inutile, pas à ma place, seul au milieu de mes amis français ne comprenant pas ce qui se joue réellement au Liban. Mais depuis ces quelques jours, j’ai repris espoir. Je me suis, en partie, réconcilié avec ce pays et me suis promis de revenir très bientôt à Beyrouth.

Par Sabyl GHOUSSOUB

Chroniqueur, écrivain, photographe et commissaire d’exposition. Dernier ouvrage : « Le nez juif » (L’Antilope, 2018).


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Eleni Caridopoulou

Heureusement que nous sommes venus au Liban en Juillet avec ma fille et son mari , Italien , c'était un très beau voyage pour ma fille et son mari car elle est née au Liban. C'était un voyage culturel et religieux ils ont adoré . Ils ont connu aussi ma famille, j'espère qu'on pourra le refaire. Amen

Chucri Abboud

La société a lenement chagé .
Le système changera beaucoup plus lentement .
La révolution ne se fait pas avec des antagonismes ataviques : Ils restent incrustés dans le coeur de chacun de nous . Georges Naccache avait raison .Révolution impossible , les réformes prendront neaucoup de tems .
Comme disait Frederik Deklerk :
"EVOLUTION IS BETTER THAN REVOLUTION"

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