Liban

Le gouvernement se réunit aujourd’hui, mais la crise de confiance est trop profonde

Décryptage
21/10/2019

Et soudain, l’incroyable est arrivé. Dans un même élan, des milliers de Libanais sont descendus dans la rue, sans même attendre les instructions des chefs politiques et confessionnels, pour exprimer leur colère et leur révolte contre une équipe au pouvoir, totalement indifférente à leurs maux. Le gouvernement l’avait d’ailleurs bien cherché, en particulier le ministre des Télécoms et son collègue à l’Information qui, en cherchant à justifier la possibilité d’une taxe sur les messageries instantanées comme WhatsApp, avaient eu une attitude faisant penser à celle de Marie-Antoinette pendant la Révolution française de 1789 qui aurait dit, avec une désinvolture inimaginable, lorsqu’on lui avait fait remarquer que les gens n’avaient plus de pain pour le manger : « Eh bien, qu’ils mangent de la brioche. »

Il est vrai que le peuple libanais, trop souvent manipulable par les leaders confessionnels et politiques, avait habitué ses chefs à avaler toutes les couleuvres sous couvert de protéger le parti et la communauté. Mais voilà, cette fois, la goutte d’eau fit déborder le vase. Depuis jeudi soir, les jeunes et les moins jeunes occupent les grandes artères et les places à travers le pays dans un mouvement qui ne semble pas s’essouffler. Le premier soir, certains groupes ont envoyé des casseurs, pour tenter de décourager les manifestants sincères et détourner les protestations. En vain, le procédé a été vite découvert et des jeunes se sont empressés de nettoyer les places le lendemain.

Au troisième jour donc, le mouvement populaire prend de l’ampleur, touche la plupart des régions du pays et ébranle des leaderships établis depuis des années. Tripoli a pris ainsi des airs de capitale joyeuse et festive en attendant le changement escompté, Tyr a changé de ton et de nombreuses autres localités ont été atteintes par la contagion du changement.

À ce stade, nul ne peut donc contester la légitimité du mouvement populaire de protestation, ni son ampleur. Mais la question qui se pose porte sur l’étape suivante.

Après avoir commencé par faire la sourde oreille, en pensant que le mouvement allait s’éteindre, les responsables ont décidé de réagir. Le Premier ministre Saad Hariri a rédigé avec son équipe un plan en 24 points pour redresser la situation et produire un choc positif auprès de la population. L’esprit général de ce plan est de ne pas toucher aux classes moyennes et défavorisées par l’imposition de nouvelles taxes, de pratiquer des coupes importantes dans les dépenses publiques et de lancer des projets rapides au niveau de l’électricité et de l’exploitation des ressources gazières et pétrolières. Le plan a été soumis aux différentes composantes du gouvernement, à l’exception des Forces libanaises qui ont décidé de présenter la démission de leurs ministres, et il fait l’objet d’ultimes discussions. Si les différentes parties s’entendent sur le contenu, ce qui est probable même si chacune cherche à faire des rajouts pour gagner en popularité, le Premier ministre convoquera une réunion du gouvernement pour l’annoncer immédiatement. En principe, c’est le scénario prévu pour aujourd’hui, à l’expiration du délai de 72 heures avancé par Saad Hariri.

Toutefois, ce plan qui prévoit en principe des mesures concrètes et rapides suffira-t-il à calmer les protestataires et à les pousser à rentrer chez eux ?



(Lire aussi : Pris en tenailles, Hariri tentera aujourd’hui de sauver son cabinet)



Plusieurs scénarios possibles
Le scénario idéal pour le gouvernement est qu’une fois le plan annoncé, les manifestants décident de lui donner une chance et se retirent des rues. À entendre les slogans lancés par les manifestants, il a peu de chances de se réaliser.

Le second scénario est le suivant : une fois le plan annoncé, les manifestants se divisent en deux camps, ceux qui veulent donner une chance au gouvernement et ceux qui continuent de réclamer sa démission et celle de tous les responsables. Ce qui va affaiblir le mouvement et pousser le gouvernement à reprendre l’initiative. D’autant que selon les sources de sécurité, les manifestants se divisent en trois catégories : les personnes sincères qui protestent contre une situation devenue intolérable, tout en n’ayant plus confiance dans les responsables politiques. Ceux-là pourraient se retirer. Il y a ensuite ceux qui sont poussés à manifester par différents groupes politiques et qui pourraient donc aussi se retirer des rues à la demande de ceux qui leur donnent des instructions. Et la troisième catégorie est celle qui fait de l’incitation et qui a un agenda bien précis. Cette catégorie restera dans la rue, mais à ce moment-là il sera plus facile de circonscrire sa présence à certains espaces délimités. Il y a eu ainsi depuis 2005 des manifestations qui ont duré des mois...

Le troisième scénario consiste dans le refus général de la part des manifestants du plan annoncé par le gouvernement. Ils restent dans les rues et réclament avec une belle unanimité la démission du cabinet et de tous les responsables. Ce scénario est compliqué parce qu’il comporte beaucoup de questions aux plans institutionnels et juridiques.



(Lire aussi : La soixante-treizième heure, l'édito d'Elie FAYAD)



Il y a en tout cas plusieurs possibilités. D’abord que le Premier ministre cède à la pression populaire et présente la démission de son gouvernement. Apparemment, c’est peu probable. Mais le chef de l’État sera alors contraint de procéder à des consultations parlementaires pour désigner son successeur, qui une fois nommé n’a aucun délai pour former une nouvelle équipe. Un gouvernement chargé des affaires courantes en cette période délicate économiquement ne peut pas prendre des décisions importantes comme notamment celle de procéder à des élections législatives anticipées, comme le réclament certains manifestants. De plus, le Parlement étant formé des mêmes groupes politiques qui sont représentés au sein de l’actuel gouvernement, il y a peu de chance qu’il y ait une entente rapide entre eux, et il y a encore moins de chance qu’il y ait de grands changements. La démission du gouvernement pourrait donc faire entrer le pays dans une période incertaine, avec un exécutif affaibli et pratiquement paralysé.

Certains parlent dans ce contexte du scénario d’un gouvernement militaire. Mais, selon la Constitution, ce sont les députés qui désignent le Premier ministre. Ces députés sont-ils prêts à s’entendre sur ce sujet ? Et les différentes communautés sont-elles prêtes à accepter un Premier ministre et des ministres militaires, sachant que même si l’officier en charge est sunnite, il restera hiérarchiquement sous l’autorité du commandant en chef de l’armée ? Un véritable casse-tête.

Un autre scénario est aussi évoqué dans ce contexte : que le chef de l’État démissionne et nomme un gouvernement militaire présidé par le commandant en chef de l’armée. Mais là aussi, il s’agit d’un scénario improbable. D’abord, le président Aoun n’a pas l’intention de partir. Ce n’est pas son genre ni ses convictions. Mais à supposer qu’il le fasse, depuis l’accord de Taëf, le chef de l’État n’a plus les prérogatives nécessaires pour désigner un Premier ministre maronite de son choix, militaire ou non. Le seul scénario militaire possible est donc le fait que le gouvernement se réunisse et décrète l’état d’urgence pour une période déterminée. Pour l’instant, ce n’est pas encore envisageable.

En résumé, des sources politiques concordantes estiment donc que la démission du Premier ministre n’est pas envisageable pour l’instant. Preuve en est que la décision du PSP de Walid Joumblatt de suspendre la démission de ses ministres en attendant l’annonce du plan de relance et son exécution. Une délégation de ce parti s’est rendue hier soir auprès du conseiller politique du secrétaire général du Hezbollah Hussein Khalil pour d’ultimes discussions. Et c’est aujourd’hui que le gouvernement devrait se réunir avec les 26 ministres (sans ceux des FL) pour adopter le plan final et s’accorder un délai pour son exécution. Reste à savoir qui s’adressera aux manifestants et essaiera de les convaincre du sérieux du gouvernement...



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Kamal Yazbek

Il est urgent de donner satisfaction au peuple qui crie la souffrance de tous les libanais et de prendre toutes les mesures nécessaires sans tergiverser . Sinon rien ne pourra arrêter ce mouvement

ADO57

La responsabilité de certains journalistes est aussi engagée car c ‘est vrai que sans la liberté d’info Il n ‘ y a pas de démocratie mais avec la liberté de déformer on cautionne la théocratie

La Parole

2 ministres auraient augmenté les taxes en catimini, personne d'autre n'étaient au courant et personne parmi "les méchants taxateurs" n'est "minina".

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LE PEUPLE EXPRIME QU,IL N,A PLUS CONFIANCE EN LE REGIME ACTUEL. IL FAUT QUE TOUS DEGAGENT.

La Parole

ça serait sympa de la part d'Israël de se retirer de Cheba'a maintenant afin de retirer le tapis sous les pieds de ceux qui pensent être indispensables et rendre le changement total et global, pour se débarrasser d'un seul coup de tous les empêcheurs "de tourner rond".

Tous les politiques et les légendes du passé ont perdu la main en même temps.

gaby sioufi

adorable decryptage qui n'ose pas aller loin dans son analyse,
en tous cas TRES LOIN de ses habitudes de decrypteuse.
eviter de montrer du ( DES ) doigt(DOIGTS) les responsables qu'elle n'a de cesse de defendre .....
C presque dire la chose telle que dite -ENCORE- par certains irreductibles aveugles qui continuent a trouver des traitres a la solde de X, Y et/ou Z...
pov(s) .... va !

ON DIT QUOI ?

Tout ce pataquès est orchestré par une ambassade contre un seul parti et ses alliés de l'axe de la résistance.

Personne n'est contre le combat contre la corruption etc... tout le monde est pour la laïcité, mais on se trompe d'ennemis.

Le hezb libanais de la résistance ne peut pas être l'ennemi de la nation, il est la cible camouflée d'un agenda bien établi entre les usa et les bensaouds pour le compte disrael.

Chucri Abboud

Très bon résumé de la situation ...C'est clair et cela indique combien la situation se simplifie en quelques mots : Rien de très grave ne se passera .
Sauf que les vociférations gênent tout un chacun , et à long terme , je prévois la nécessité de decreter l'ETAT D?urgence provisoire pour calmer les ardeurs des dernieres vociferations !
Espérons surtout que le gouvernement remanié puisse faire vite satisfaire aux exigences de CEDRE , avant qu'il ne soit trop tard . Ce serait la délivrance !

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