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Liban

Le réveil d’une nation

Commentaire
21/10/2019

Les journalistes étrangers avaient appelé cela « le miracle libanais ». Cette capacité que possédait le pays du Cèdre, qui vit depuis des décennies au rythme des tambours régionaux, à résister, tant bien que mal, aux tremblements de terre qui secouent le Proche et le Moyen-Orient depuis 2011. Parce qu’il n’est pas une dictature, parce que les libertés y sont plus respectées que dans le reste de la région, parce qu’il n’y a pas une personne ou un clan qui incarne à lui seul le pouvoir, le Liban a pensé échapper à la vague des printemps arabes. Mais il est aujourd’hui rattrapé par celle-ci, les Libanais reprenant à leur compte le slogan phare des révolutions arabes : le « peuple veut la chute du régime ».

Force est désormais de constater que pendant toute cette période, le Liban n’a jamais été rien d’autre qu’un borgne au royaume des aveugles. Les problématiques sont différentes, les situations sont difficilement comparables, mais le constat de fond est le même : la crise est profonde, si profonde qu’elle s’attaque aux racines du système, ou plutôt de sa dérive, et qu’elle l’oblige à se réinventer complètement s’il veut survivre.

Ce à quoi nous assistons depuis quelques jours n’est rien moins que la consécration de la faillite du modèle libanais, qui se fissure depuis des années à tous les niveaux, politique, sociale, économique, culturel et bien sûr environnemental.


(Lire aussi : Le Liban entre réformes improbables et révolution impossible, le commentaire de Karim Émile Bitar)


Il n’est clairement pas possible de gouverner un pays où le pouvoir appartient à tous et donc, in fine, réellement à personne. Qui est par exemple aujourd’hui capable de dire avec assurance, sans entrer dans les nuances, quelle est la politique étrangère ou économique et sociale du gouvernement libanais dans son ensemble ? Un journaliste de premier plan nous confiait il y a quelques mois avoir posé, en privé, la question de la viabilité de ce mode de gouvernance à l’ensemble de la classe politique. Selon ses dires, aucun d’entre eux ne voyait où était le problème ! La logique du compromis absolu a pourtant atteint ses limites de façon d’autant plus brutale qu’à la crise politique s’est superposée une crise économique.

La révolte du peuple libanais est le résultat de la jonction de ces deux crises. Celui-ci ne peut pas accepter qu’on le taxe davantage, qu’on lui demande de faire encore plus d’effort alors que l’État ne lui fournit pas les services de base : électricité, eau, éducation, santé…

L’État est presque inexistant dans tous les domaines qui devraient relever logiquement de ses prérogatives, mais il est transformé en vache à lait quand il s’agit d’alimenter le clientélisme politique. Dans l’un des pays les plus inégalitaires au monde, c’est le manque d’État qui est aujourd’hui au cœur des revendications des manifestants. Mais c’est pourtant ce qui pourrait être perçu comme un surplus d’État, c’est-à-dire un excès de dépenses, qui nécessite des réformes économiques de toute urgence selon la majorité des économistes.

Cette contradiction apparente est l’une des nombreuses raisons pour lesquelles il sera extrêmement difficile de réinventer le modèle. L’économie pourrait rapidement prendre de vitesse le politique et obliger ceux qui gouvernent actuellement, mais même potentiellement ceux qui pourraient les remplacer, à trouver une réponse rapide à une profonde crise de légitimité.


(Lire aussi : Qu'ils partent, d’accord... Mais après ?, l'éclairage d'Elie Fayad)


Comment sortir de cette impasse ? Comment faire la révolution sans avoir le luxe du temps et sans que l’alternative politique n’existe réellement pour l’instant ? Il semble nécessaire, avant toute autre chose, de déterminer enfin la trajectoire politique que le pays veut prendre. Les Libanais, de toutes les communautés, de toutes les classes sociales, qui manifestent depuis plusieurs jours sont très explicites sur tout ce dont ils ne veulent plus. Plus de corruption, plus de petits arrangements sur leur dos, plus d’État qui ne se manifeste que lorsqu’il s’agit de dépouiller ses citoyens.

Personne n’est toutefois capable d’expliquer clairement ce qu’il veut. C’est la misère et le ras-le-bol qui unissent aujourd’hui les Libanais. C’est la politique qui devrait, et c’est tout naturel, demain les diviser. Parmi tous les gens qui sont dans la rue, combien veulent mettre fin au système communautaire, combien considèrent qu’il faut assainir les dépenses publiques et combien, au contraire, dépendent directement de ces dépenses pour survivre, combien sont favorables à une taxation sur les hauts revenus et combien veulent faire de l’écologie l’un des combats prioritaires ? Sans même parler des divergences stratégiques sur les questions régionales, les Libanais, notamment en raison de leurs appartenances sociales, ne sont pas nécessairement d’accord, comme les manifestations de ces derniers jours le laisseraient penser, sur le chemin que leur nation doit prendre.


(Lire aussi : Geagea annonce que les ministres FL vont démissionner du gouvernement)


Mais pour la première fois de leur histoire, c’est justement en tant que nation, et non en tant que corps décomposé en tribus communautaires, qu’ils pourraient s’attaquer à ces débats essentiels. La faillite du modèle, au lieu de retourner les Libanais les uns contre les autres, a créé entre eux une fraternité inédite, bien que fragile, parce qu’elle concerne cette-fois ci toutes les communautés. La prise de conscience d’avoir un destin commun est la première étape de la formation d’une véritable nation qui, sans nier la réalité communautaire, serait capable de la transcender.

Les manifestations ne sont pas forcément gage d’un avenir radieux, mais elles sont l’indispensable prélude à la possibilité d’en inventer un autre que celui que promettait le statu quo d’un système en déliquescence. Le plus dur reste à faire. Il faudra essayer de changer le modèle d’un pays qui fonctionne comme cela depuis des décennies, depuis même la nuit des temps, par certains aspects. Est-ce possible, compte tenu des particularités du pays du Cèdre, où les assabiyas n’ont besoin que d’une étincelle pour segmenter une nation qui a pourtant largement intérêt à rester unie ? Plusieurs négations peuvent-elles désormais faire une nation ? Ce sera peut-être cela, finalement, le miracle libanais…


Lire aussi

Feux de route, l'éditorial de Issa Goraieb

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L’azuréen

Les libanais dans leur ensemble commencent à comprendre les vertus de de la nécessité absolue d’une existence réelle de l’Etat. Seuls les drapeaux libanais sont visibles sur les routes ....

Dounia Mansour Abdelnour

Le vrai problème est la corruption institutionnalisée, le népotisme, le gaspillage des deniers publics, l’incompétence des institutions publiques, le dysfonctionnement de l’infrastructure de base (électricité, eau, santé, transport, etc.), une économie exsangue, l’absence de perspectives d’avenir pour la future génération. Rien n’a été fait par ceux qui prétendent apporter les réformes et le changement promis ! Et c’est ceci qui devrait être changé car la situation actuelle est insupportable !

Chucri Abboud

Rien ne peut être changé à part quelques lois !
Le système tient bon , il est solide , malgré vents et marées .
Le président ? On connaît sa détermination et sa force de lutte contre tous les complots qui se sont tramés contre lui tout au long de sa carrière .
L'armée lui est acquise , fidèle plus que jamais .
Les partis les plus forts sont derrière lui .
A l'étranger il a des alliances bien fermes et dont la crédibilité est ferme , pas comme celle de l'oncle Sam !
Tout vous est aquilon !
Tout lui semble zéphyr !
Il sait que ces manifestations ne sont pas sérieuses , malgré leurs revendications qui sont justes et légitimes . Il saura trouver la meilleure solution et calmer cet orage dont veulent profiter tous les comploteurs internes et externes . Soyez tranquilles .

Bery tus

il faut une manifs pour montrer que nous ne serons plus des moutons … RIEN A VOIR AVEC LE SYSTEME LIBANAIS ..

les gens dans les rues veulent un changement de direction avec des technocrates de cette facon seul seront discuter des problèmes économico sociale et non de politique

apres avoir redresser le pays alors et seulement alors le peuple pourra choisir le système qu'il veut SANS PRESSION FINANCIERE ET SURTOUT SANS PRESSION ARMEE

Antoine Sabbagha

Le miracle libanais c 'est le réveil cette fois de la Jeunesse universitaire et qui n 'est plus aussi fanatique ni tribale , respectons leur trajectoire aunom du drapeau libanais qui a uni cette fois toutes les confessions .

Kamal Yazbek

Former un nouveau gouvernement avec de nouvelles personnalités dont l’intégrité style au dessus de tout soupçon paraît indispensable ´ à mettre sur pied dans les 24 heures . Ce n’est irréaliste .
Programme :
Mettre au point un programme de réduction des dépenses de l’état de façon intelligente.
Montrer de façon transparente ou est passé l’argent public dans les 10 ans passées .
Prendre la décision de ne pas remplacer un employé sur deux de ceux qui vont à la retraite .
Lever le secret bancaire des personnalités publiques qui dirigent notre pays qui devront dévoiler le montant de leurs fortunes que ce soit au Liban ou à l’étranger Ainsi que l’origine de cette fortune.
Établir un nouveau budget avec les réductions des dépenses adéquates.
Montrée au public qui s’occupe de l’électricité de l’extraction du pétrole,du téléphone etc.
Expliquer à la nation le retard mis à extraire le pétrole et indiquer où ira l’argent provenant de la vente de ce pétrole .
Dire comment sont partagées les du GÂTEAU.etcetc etc

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

POUR NOTE :
IL FAUT SAVOIR QU,UN GOUVERNEMENT DE TECHNOCRATES VA SUIVRE LES DIRECTIVES DE LA BANQUE MONDIALE, DU FMI ET DES AGENCES DE NOTATIONS ET VA VENIR AVEC DES MESURES D,AUSTERITE ET DES REFORMES PLUS IMPOPULAIRES QUE CELLES REFUSEES AUJOURD,HUI PAR LE PEUPLE LIBANAIS.
C,EST POURQUOI DANS PRESQUE TOUS MES COMMENTAIRES J,AI DIS QUE LES MANIFESTATIONS SONT HORS DE TEMPS.
CE QUI SE PREPARE MAINTENANTS SONT DES MESURES TRES TEMPORAIRES QUI NE FONT QUE REMETTRE LES CHOSES A UN PEU PLUS TARD.
LA SEULE CHOSE POSITIVE SERAIT LE DEPART DU GENDRE ET LA REMISE A PLUS TARD DE LA MAINMISE DU MINI ETAT.

ADO57

Nous pardonnons tout mais SVP rendez l’argent et tout rentrera dans l’ordre !

Yves Prevost

C'est la faillite de ce système absurde nommé "démocratie consensuelle" qui transforme la gouvernance en un perpétuel marchandage.
Comme l'ont fait remarquer certains il est difficile de croire qu'il n'existe pas, au Liban, une quinzaine d'hommes à la fois compétents, patriotes et honnêtes, pour former, enfin, un gouvernement digne de ce nom.

Saliba Nouhad

En effet, Mr Samrani, solidarité spontanée de la misère et du ras-le-bol, mais personne n’est capable d’expliquer clairement ce qu’il veut, comme vous le dites!
Malheureusement, chassez le naturel, il revient au galop: le Libanais, même de la classe moyenne et éduquée a une mentalité tribale et sectaire qui le ramène toujours à la case départ: son zaim politique est au dessus de tout soupçon, un homme intègre, alors que tout le reste de la clique politique est corrompue...
Sans compter le retour rapide à l’instinct grégaire des assabiyas où l’on parle vite de lignes rouges communautaires...
Vous avez ce même phénomène parmi les gens de la diaspora et j’en sais quelque chose: il y’a les Aounistes, les Forces Libanaises, les phalangistes, les sociétés Maronite, grecque-cathodique, grecque-orthodoxe, Druze et j’en passe qui vivent en ghettos qui se parlent à peine...
Et les seules manifestations patriotiques réunissent toujours les personnes du même bord selon l’appartendance politique du consul ou ambassadeur en place.
Allez, ce n’est pas pour être un empêcheur de tourner en rond, mais la réalité nous rattrape, et ce n’est pas demain que les choses vont changer....
Mais, au moins ça bouge, sauf combien de générations de Libanais ça prendra encore avant de rêver d’un état séculaire et démocratique moderne?

Bery tus

Le réveil d’une nation et non la faillite. Du model

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