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Idées

Faire de l’agriculture libanaise un catalyseur pour la croissance économique et la création d’emplois

Point de vue
03/10/2019

Près de 20 % de la population libanaise dépend du secteur agroalimentaire pour sa subsistance. La contribution du secteur aux moyens de subsistance se situe au stade de la production et également tout au long des chaînes de valeur de l’agriculture, notamment la transformation, le conditionnement et la distribution. L'agriculture peut être un catalyseur pour la création d'emplois dans plusieurs secteurs connexes des zones rurales, tels que les services ruraux, les transports, la fabrication, la communication et l'agro-tourisme.

Le potentiel économique de l’agriculture a été largement négligé dans le modèle économique libanais de l’après-guerre. En moyenne, l'agriculture et l'industrie ne représentent respectivement que 4 % et 13 % du PIB, contre plus de 73% du PIB pour les services. De plus, le potentiel de création d’emplois du secteur, à tous les niveaux de compétences, est largement inexploité. En fait, la plupart des emplois créés au Liban se trouvent dans des secteurs à faible productivité exigeant des travailleurs peu qualifiés. Entre 2004 et 2009, les principaux secteurs ayant contribué à la création nette d'emplois ont été le commerce (61 %) et les services à faible productivité (33 %), suivis de la construction (10 %). L'agriculture et l'industrie en ont perdu.

Au cours des dernières décennies, le secteur agricole libanais s’est montré dynamique et résilient et capable, avec le soutien adéquat, de se consolider et de faire un bond en avant. Les conditions agro-écologiques, la qualité et la réputation uniques des produits, la reconnaissance des consommateurs et la demande des principaux marchés du Conseil de coopération du Golfe et du Moyen-Orient sont tous des facteurs déterminants de l'avantage comparatif du Liban, comme en témoignent les tendances récentes de la production et des exportations.

Cependant, l’autonomie en la matière étant vraisemblablement précaire, le statu quo ne saurait être pris pour acquis. Aussi, pour permettre à l’agriculture libanaise de jouer un rôle potentiellement plus important dans l’économie, il est essentiel de mettre en place un mode de développement durable à long terme pour ce secteur qui puisse tirer parti de son avantage comparatif et positionner ses produits sur des marchés plus lucratifs.

Dans cette optique, l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), la Banque mondiale et des établissements universitaires unissent leurs efforts pour aider le ministère de l'Agriculture à élaborer une nouvelle stratégie agricole nationale. Le potentiel de croissance est certes solide, mais le gouvernement et toutes les parties prenantes doivent accorder une plus grande attention à la modernisation et à la transformation du secteur.

La base de production agricole du Liban est l’une des plus petites de la région et se heurte à de graves difficultés telles que la diversité des méthodes agricoles, la raréfaction des ressources en eau, les coûts de production élevés et la perte de terres arables au profit de l’immobilier plus lucratif. De ce fait, les exportateurs libanais ont du mal à livrer une concurrence uniquement sur les coûts et font face à d’énormes difficultés en matière de diversification des marchés afin de réduire leur dépendance à l’égard des importateurs du Moyen-Orient.

La nouvelle stratégie nécessite une approche à deux volets. D'abord, les parts de marché actuelles des produits déjà reconnus - pommes, pommes de terre, agrumes, cerises et raisins - doivent être consolidées, ce qui nécessitera une meilleure productivité et l'introduction de nouveaux produits et variétés, la concurrence devant s'intensifier, outre l'investissement dans des stratégies efficaces de gestion de l'eau pour l'irrigation et la collecte d'eau. Par ailleurs, l’industrie agroalimentaire libanaise doit se doter d’un avantage concurrentiel fort sur les marchés haut de gamme de produits différenciés et transformés de grande valeur, tels que les fruits et légumes frais de contre-saison, ainsi que les produits séchés, transformés, prédécoupés /préconditionnés ou surgelés. Ce qu'il faut essentiellement retenir c’est que la concurrence sur les coûts sera de plus en plus difficile et, cela étant, l’objectif à long terme devrait être de créer un secteur des exportations axé sur la qualité, les biens de valeur élevée et la différenciation des produits.

Une bonne stratégie de transformation du secteur agricole requiert détermination et coordination, mais également une planification minutieuse, avec les actions clés suivantes :

  •  L’accroissement de l’investissement dans les services de conseil agricole et la recherche appliquée. Comme exemple de modèle réussi, on peut citer celui des pays ayant adopté la vulgarisation agricole, qui consiste en un partenariat entre le secteur public et le secteur privé et comprend la vulgarisation, la recherche et l’éducation. Ce modèle est essentiel pour toucher un grand nombre de petits exploitants, étendre l'utilisation des technologies de l'agriculture numérique et introduire des approches novatrices de vulgarisation commerciale ciblant les petits producteurs.
  •  L’amélioration de la mise en œuvre des normes de sécurité sanitaire des aliments pour remédier aux lacunes dues au manque de clarté dans l’application des mesures de sécurité des aliments, à la faiblesse des capacités de certification, au manque de sensibilisation aux coûts et aux avantages de la sécurité alimentaire moderne, au respect limité des normes de sécurité et à l'insuffisance de la formation et de la sensibilisation des agriculteurs.
  •  L’amélioration de l'efficacité des techniques d'irrigation et la productivité de l'eau dans les exploitations agricoles. Un pourcentage important des zones irriguées au Liban utilise déjà des techniques d'irrigation modernes telles que les systèmes d'arrosage et de type goutte à goutte. Cependant, compte tenu de la rareté croissante de l’eau liée au dérèglement climatique, il est nécessaire de diffuser et d’étendre ces techniques à la plupart des zones irriguées et d’améliorer les pratiques des agriculteurs en matière d’irrigation. Il est également possible de mobiliser des ressources en eau supplémentaires pour l'irrigation moyennant des investissements dans des infrastructures de collecte des eaux et la réutilisation des eaux usées traitées pour l'irrigation, en liaison avec la Stratégie nationale pour le secteur de l'eau préparée par le ministère de l'Énergie et de l'eau. Cet exercice nécessite une révision du système de culture et la sélection de cultures économes en eau.
  •  L’amélioration des infrastructures et de la logistique. À l’heure actuelle, les liens intermédiaires pour l’agrégation, le traitement et l’ajout de valeur aux produits primaires ne semblent pas être suffisamment développés. Les fonds publics étant rares, il conviendrait de mettre en place des partenariats public-privé pour mobiliser les investissements privés au profit d’infrastructures de marketing essentielles, telles que les platesformes d'exportation, les centres de consolidation et les installations de stockage, de tri et de conditionnement à froid.
  •  L’accompagnement des investissements susmentionnés par un vaste dialogue national qui ne se limite pas aux agriculteurs mais qui traverse les frontières et s'étend à d’autres disciplines, dont les sciences sociales, la santé publique, l'ingénierie et la médecine, étant donné qu’il existe un panier de produits sains et des innovations qui, avec un soutien et une détermination critiques, sont susceptibles de contribuer à l’économie.

C’est en toute confiance que nous entamons ce programme à long terme d’appui à l’industrie agroalimentaire du Liban. Alors que les priorités commencent à être définies, les semaines et les mois à venir seront cruciaux pour garantir que les actions s'appuieront sur ce qui fonctionne le mieux dans et pour l'environnement économique, social et naturel du Liban.

Si l’industrie agroalimentaire est au cœur de l’économie et de la société libanaises, elle ne reçoit pas toujours l'attention politique qu'elle mérite. Cette industrie peut générer des avantages économiques et sociaux bien plus importants avec un ensemble d'incitations appropriées. Nous exhortons le gouvernement et toutes les parties prenantes à prendre des mesures immédiates, à soutenir les réformes et à stimuler les investissements afin de libérer le potentiel du secteur, de créer plus d’entreprises et plus d’emplois, et de stimuler la croissance.

Saroj Kumar Jha est le directeur régional de la Banque mondiale pour le Machrek

Maurice Saade est représentant de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) au Liban.

Rabi H. Mohtar est doyen de la faculté des sciences de l'agriculture et de l'alimentation à l’Université américaine de Beyrouth.


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