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Moyen Orient et Monde

La question de l’eau : source de conflits, pas de guerre

L’écologie dans le monde arabe

Alors que des jeunes du monde entier, de San Francisco jusqu’à Kuala Lumpur, en passant par Berlin, faisaient la grève de l’école vendredi dernier pour implorer les dirigeants mondiaux de faire leurs « devoirs » sur le climat, la jeunesse arabe n’a pas vraiment répondu à l’appel. Sur 150 pays représentés, seuls 7 pays arabes se sont mobilisés et de façon tout à fait marginale. Si la cause écologique progresse dans le monde arabe, elle le fait moins rapidement qu’ailleurs et n’a pas encore complètement investi le domaine public. Ici, l’écologie ne fait pas gagner des élections (lorsqu’il y en a) et ne donne pas lieu à de grands débats intellectuels pour savoir comment répondre à ce qui constitue l’un des plus grands enjeux du XXIe siècle. « L’Orient-Le Jour » a souhaité comprendre les enjeux de l’écologie dans le monde arabe à travers une série d’articles, dont nous publions aujourd’hui le troisième volet.

25/09/2019

Guerres, conflits communautaires, crise des réfugiés, terrorisme… Le tableau est tellement sombre au Proche-Orient que les sujets liés au climat et à l’environnement semblent être des problèmes de moindre importance. Les dangers environnementaux, notamment ceux liés à la pollution et à l’eau, ne motivent et n’enflamment pas les populations et la société civile.

Le changement climatique, la désertification et les ressources hydrauliques sont pourtant des sources de déstabilisation. « Le changement climatique et les catastrophes écologiques ont un impact direct sur les politiques des pays. En 2010, des incendies dévastateurs ont ravagé d’importants champs de blé en Russie, suivis d’inondations dans les champs de riz au Pakistan. Les prix du blé et du riz ont ainsi considérablement augmenté, entraînant l’arrêt des subventions dans certains pays comme l’Égypte. C’est, pour ainsi dire, l’une des causes des soulèvements arabes de 2011 », explique Nadim Farajallah, professeur à l’AUB et chercheur au Issam Fares Institute for Public Policy and International Affairs (IFI).

La pénurie d’eau est un facteur de conflit, soulignent les auteurs d’un rapport récent de la Banque mondiale intitulé « Au-delà des pénuries : la sécurité de l’eau au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ». « L’incapacité des gouvernements à résoudre le problème de rareté de l’eau engendre fragilisations et conflits », explique Claudia Sadoff, qui a dirigé l’étude. « L’exemple souvent cité est celui de la Syrie où (...) population et agriculture sont devenues vulnérables à la sécheresse », ajoute-t-elle. Améliorer la gestion et la distribution des rares ressources en eau est un enjeu vital pour assurer la croissance et la stabilité géopolitique du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, estime en outre la Banque mondiale.

Le Moyen-Orient est particulièrement touché par les problèmes liés à l’eau. Selon le dernier indice de stress hydrique, sur 37 pays du monde confrontés à une sécheresse « extrêmement élevée », 15 se trouvent au Moyen-Orient, avec le Qatar, le Koweït, Bahreïn et l’Arabie saoudite en tête de liste. D’une manière générale, on peut diviser la région en trois catégories. D’abord les pays qui disposent de ressources hydriques suffisantes aux besoins de leur développement économique. Il s’agit de la Turquie et du Liban. Ce dernier a toutefois un problème majeur de gestion de ses ressources. La deuxième catégorie est celle des pays qui disposent de quantités d’eau suffisantes mais dépendent de ressources provenant de pays voisins. C’est le cas de l’Égypte qui est tributaire de ses voisins, notamment le Soudan et l’Éthiopie, avec lesquels elle est régulièrement en conflit. Il y a aussi la Syrie et l’Irak qui dépendent principalement de la Turquie. Enfin, la dernière catégorie est celle des pays où la situation est dramatique. C’est le cas notamment d’Israël, de la Jordanie et des territoires palestiniens. Les deux premiers utilisent toutes leurs ressources hydriques, ce qui compromet leur renouvellement. De leur côté, les Palestiniens ont un déficit permanent de plus de 30 % en eau.


(Le premier volet de notre série : L’écologie dans le monde arabe : une cause qui progresse... à pas de tortue)


La sécurité hydrique

Un autre problème observé dans un bassin commun à ces trois parties est celui du dessèchement de la mer Morte, qui sera non seulement une catastrophe écologique, mais représentera également la perte d’un patrimoine mondial inestimable et irremplaçable. La baisse du niveau de cette mer aura des conséquences majeures sur l’économie et le tourisme dans cette région.

Or, exception à la règle, l’éventualité de voir la mer Morte disparaître a fait naître chez chacune des parties (Israël, Jordanie, territoires palestiniens) une volonté de réconciliation dans l’intérêt commun. Sous l’égide de la Banque mondiale, un accord a été conclu afin de trouver une solution consistant à drainer l’eau de la mer Rouge. Son application reste toutefois difficile, surtout en raison du coût faramineux du projet et de ses conséquences écologiques. L’eau peut également être source de conflits géopolitiques. Selon un ancien adage militaire, quiconque contrôle les rivières contrôle la terre. Une politique qui reste d’actualité aujourd’hui au Moyen-Orient, malgré le fait que les principaux fleuves de la région souffrent d’assèchement en raison, d’une part, de la mauvaise gestion et de la surutilisation de l’eau, et, d’autre part, du changement climatique qui aggrave les périodes de sécheresse. Avec la multiplication des aménagements sur les fleuves, la question du partage des eaux devient de plus en plus aiguë et conflictuelle. « Il y a deux sortes de fleuves : ceux qui traversent plusieurs pays et ceux qui les séparent. Dans ces cas, chaque État veut s’assurer le maximum de réserves en eau pour assurer sa sécurité hydrique. Une absence d’accord entre ces pays serait une source potentielle de conflit », explique Salim Catafago, président de l’Office national du Litani.

« Outre les eaux en surface, il y a aussi les eaux ou nappes souterraines. Ces dernières constituent des réserves stratégiques pour les pays en question. Or actuellement, il n’y a aucun support juridique international pour régler ce genre de conflit », explique M. Catafago. Il ajoute qu’il existe un traité de l’ONU sur les cours d’eau non navigables (1997) ratifié par le Liban (en 1999) et la Syrie, mais pas par la Turquie et Israël. « Ces accords internationaux peuvent être une bonne base pour une coopération entre les États, mais il faut aussi des traités bilatéraux », ajoute M. Catafago.

Il convient toutefois de nuancer les théories belliqueuses autour de l’eau. « Laissés à eux-mêmes, certains pays peuvent potentiellement déclencher une guerre à cause de l’eau. Toutefois, dans un contexte régional comme le Proche-Orient, il y aura sûrement des interventions internationales pour faire diminuer la tension. Ce fut le cas entre le Liban et Israël en 2012, lorsqu’un conflit a éclaté autour de deux pompes installées sur le cours d’eau du Wazzani, du côté libanais de la frontière. Suite à des menaces de l’État hébreu, des émissaires américains et européens ont fait la navette entre les deux pays pour trouver une solution », rappelle M. Catafago. Ainsi, si une guerre déclenchée uniquement en raison d’un conflit sur l’eau est assez improbable, un tel conflit peut se greffer sur d’autres tensions et devenir un facteur déclenchant ou aggravant d’une crise dans la zone.


(Le deuxième volet de notre série : Dans les pays du Golfe, l'écologie est une question plus existentielle qu’ailleurs)


Hydrodiplomatie ou prise de conscience ?

Avec l’accélération du changement climatique, la question de l’eau – ou de sa pénurie – va sûrement s’aggraver. Et le règlement de ces conflits potentiels nécessitera plus que des traités bilatéraux. Des solutions peuvent être trouvées, mais elles nécessitent un niveau de coopération et surtout de confiance entre les pays, une situation quasi inexistante actuellement. Pour Dursun Yildiz, responsable de l’Académie hydropolitique de Turquie, « nous devrons être prêts quand le moment viendra ». Selon lui, la solution doit passer par l’hydrodiplomatie. « Seules la science et la technologie peuvent nous mener vers les meilleures solutions », loin des rivalités idéologiques stériles. Le premier pas pour engager une coopération entre les pays riverains est la confiance, estime l’expert. Sans elle, même le moindre échange d’informations techniques n’est pas possible. Prenant l’exemple de « l’initiative du bassin du Nil », M. Yildiz affirme que cette coopération régionale entre les pays riverains du Nil a débuté il y a presque 50 ans, alors que les pays du Proche-Orient, dont la Turquie, l’Irak et la Syrie, n’avaient même pas entamé de telles discussions. Pire encore, les guerres qui secouent la Syrie et l’Irak, et l’émergence d’acteurs nouveaux sur la scène régionale comme l’État islamique, mais aussi les régions autonomes kurdes dans ces deux pays, ont accentué les menaces relatives à l’eau.

Pour pallier ce déficit, les pays de la région ont, selon lui, besoin d’élaborer une « hydrodiplomatie » dont le but serait de limiter les dégâts actuels, avant que des projets de coopération et de développement ne soient engagés. Malheureusement, le Moyen-Orient est encore bien loin de cette réalisation. Non seulement la région est à des années-lumière de toute forme de coopération entre les pays autour des fleuves qui les traversent, mais les conflits armés meurtriers, internes ou transfrontaliers, foisonnent, sans parler du « manque de confiance et beaucoup de mauvaise foi entre les pays », explique le Jordanien Saad Abou Hammour, secrétaire général de l’Autorité de la vallée du Jourdain.



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