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Liban

Antoine Khoury-Harb, conscience de la résistance aouniste, n’est plus

Disparition

L’une des figures de proue du mouvement de résistance estudiantine à l’occupation syrienne entre 1990 et 2005 s’est subitement éteinte hier à l’âge de 51 ans.

21/08/2019

« Vous ne pouvez choisir ni comment mourir ni quand. Mais vous pouvez décider de comment vous allez vivre. Maintenant. »

Joan Baez

« Celui qui a planté un arbre avant de mourir n’a pas vécu inutilement », dit un proverbe béninois. Rarement maxime fut plus à propos pour rendre compte du choc traumatique provoqué par le départ hier, des suites de complications pulmonaires, d’Antoine Khoury-Harb, le gentleman-révolté de la contestation politique et estudiantine à l’occupation syrienne depuis le début des années 1990.

L’arbre en l’occurrence n’était pas n’importe lequel. À l’heure où le pays était peuplé de mauvaises herbes, de buissons et de roseaux rachitiques se prenant pour les plus robustes des chênes, Tony Harb n’était pas moins qu’un « cèdre de Tannourine », fier, insoumis, majestueux et incorruptible. Assassine, la foudre a cependant frappé hier – et le compagnon de route qui a contribué à semer les graines du printemps de la liberté et qui se battait férocement pour la modernité et les vrais changements et réformes, loin des slogans pompeux et populistes dans l’air du temps, est tombé bien avant l’heure.

Tony Harb fait partie de cette génération de jeunes militants qui ont tout donné pour le Liban souverain, libre et indépendant dans l’après-guerre sans rien demander en retour. Quelques-uns d’entre eux ont été propulsés au premier plan de la scène politique et partisane. Certains parmi ceux-là sont restés cohérents avec leurs principes directeurs de l’époque. Mais nombre d’entre eux, enjeux de pouvoir obligent, ont renoncé à leurs idéaux et usent aujourd’hui de la même rhétorique et des mêmes usages dont ils étaient naguère victimes. Tony Harb n’était pas de cette trempe. Il était têtu, féroce et animé de repères politiques et moraux immuables et intangibles. Aussi avait-il le courage de reconnaître les écarts, défaillances et renoncements de soi au sein de son propre camp et de les pointer du doigt, indépendamment des conséquences désastreuses que cela pouvait avoir. Pourquoi celui qui avait bravé au risque de sa vie la barbarie de l’appareil sécuritaire libano-syrien allait-il se soumettre face aux turpitudes et aux néo-dictatures de l’intérieur ? La cohérence, encore de la cohérence, toujours de la cohérence, avant tout.


La résistance dans le sang

Au sein du mouvement estudiantin, où l’honneur et la noblesse n’étaient pas toujours des vertus courantes, Tony Harb a su gagner le respect de tous, toutes formations politiques confondues. Il avait « la résistance dans le sang » et horreur de cette forme d’héroïsme intéressé et frauduleux des m’as-tu-vu comment je résiste. Il n’avait cure des résistants de salon. C’était un irréductible. Si bien que son parcours de leader estudiantin lui vaudra une quinzaine d’arrestations, trois condamnations de justice et des séquelles non négligeables au niveau santé.

Mais pour comprendre son itinéraire, il convient de revenir au choc traumatique initial. L’enfance d’Antoine Harb, c’est la guerre, le chaos, l’anarchie, la loi de la jungle, le dégoût, les abris et la dégénérescence d’une société. Il a huit ans en 1975, lors du début des affrontements.

Entré à l’Université libanaise en 1987, où il s’inscrit en première année de licence de droit et de sciences politiques, Tony Harb est obligé d’interrompre ses études lors des deux guerres dites de libération et d’élimination, entre 1989 et 1990. Séduit par les idéaux incarnés par le général Michel Aoun, nommé en septembre 1988 chef du gouvernement de transition, il s’enrôle en 1989 dans les « Ansar », le corps créé par Aoun pour les jeunes recrues durant la guerre de libération.

À partir de 1988, la figure de Michel Aoun incarne pour lui une reprise de contact avec certains repères. Cela commence avec le discours prononcé par le chef du cabinet militaire de transition le 21 novembre 1988 à l’occasion de la fête de l’Indépendance, dans lequel il se retrouve tout à fait. Avec quelques amis, il entre en contact avec le Bureau central de coordination nationale (BCCN), un groupe du Tanzym qui organise et encadre les manifestations populaires de soutien à Michel Aoun au palais de Baabda, avant d’entrer dans l’armée. Il se retrouve sur le front de Madfoun (Batroun), qui tombe aux mains des Forces libanaises, puis rejoint les rangs de la 8e brigade, avant de s’enrôler, durant l’été 1990, dans les commandos de l’armée. Le 13 octobre 1990, le jour de la chute de Michel Aoun, il est affecté sur le front de Douar (Metn), où il se bat jusqu’au bout, quand bien même la bataille est perdue d’avance.


La résurrection du mouvement estudiantin

Après le 13 octobre, il fait le choix de rester au Liban, qui n’est pas celui de beaucoup de ses camarades. Il quitte l’armée et initie une résistance par les moyens pacifiques et démocratiques dans le cadre du Mouvement uni pour de la résistance (M.U.R) : graffitis sur les murs, communiqués... C’est le début des arrestations de militants par l’hydre sécuritaire libano-syrienne, tantôt pour avoir osé donner du « klaxon du général », tantôt pour avoir accroché des portraits du général en exil sur sa voiture... C’est aussi le temps des menaces et des pressions de la part des FL en raison de sa participation aux combats dans les commandos de l’armée. Il finit par partir pour la France, où il reste un an.

Son retour, Tony Harb l’effectue à l’occasion du boycottage des législatives en 1992 (à l’initiative du patriarche Sfeir et des partis chrétiens), qu’il suit à Batroun et à Jbeil. Il reprend également ses études à l’UL en 1993, où il participe à la renaissance du mouvement estudiantin et des élections à l’université, avec d’autres étudiants comme Tanios Hobeika, Liwa’ Chaccour, Julie Daccache... Il s’applique ainsi à ressusciter le mouvement estudiantin, disloqué par la guerre civile, pour en faire la plateforme contre l’occupation syrienne. Plusieurs arrestations marquent cette période, durant laquelle M. Harb fait aussi de la contestation syndicale avec la CGTL d’Élias Abou Rizk. En 1996, il est arrêté et conduit au centre des services de renseignements syriens au Beau Rivage, où il est incarcéré durant six jours. En 1997 est créée la section estudiantine du Courant patriotique libre (fondé en 1994, lors du premier congrès des partisans du général Aoun à Paris) et, en 1998, la première structure du CPL est mise au point. Tony Harb est témoin de tous ces événements.


L’unité garante de souveraineté

Son engagement politique ne se fera cependant pas aux dépens de sa formation académique et ne l’empêchera pas de mener à bien des licences en droit et en sciences politiques, en journalisme et en histoire à l’Université libanaise, et d’obtenir une maîtrise en sciences politiques de la Sorbonne (il finira par donner des cours sur le Moyen-Orient et le Liban à l’UL). Car Tony Harb n’est pas qu’un militant-chair à canon pour la gloriole d’un personnage, mais pour la promotion et la victoire de certaines idées et valeurs. Sur les campus, il se heurte rapidement à une réalité : tout combat, toute revendication portant sur des questions sociales et économiques et qui écartent la nécessité d’une réforme politique – dont l’entrée en matière doit être le rétablissement de la libre décision – sont nuls. Or il existe une volonté du côté de la tutelle et de ses alliés locaux de consacrer la division sociale et confessionnelle qui existe pour empêcher les Libanais de se retrouver autour de projets communs.

En décembre 1997 débute la grande bataille pour les libertés, avec les arrestations des militants aounistes en face de la MTV suite à l’interdiction de la diffusion d’un entretien du général Aoun. Tony Harb est à l’époque secrétaire général de la section estudiantine du CPL. La répression s’abat fermement sur les militants aounistes. Puis, peu avant les événements du 7 août 2001, Tony Harb est nommé chef de la section estudiantine du CPL, à titre intérimaire. Mais le 7 août, il fait partie du lot des responsables aounistes et FL qui sont embarqués et conduits au ministère de la Défense, puis à la prison de Roumieh. Il est élu président de la section à sa sortie de prison, en septembre 2001, et il le restera jusqu’à fin 2003.

Mais la contestation souverainiste ne suffit pas sans l’exigence de dialogue et d’unité. Il va falloir résister non plus seulement contre l’occupant, mais pour encourager les Libanais de tous bords et de toutes communautés à s’associer à la bataille pour le Liban. Aussi Tony Harb sera-t-il constamment ouvert au dialogue avec les jeunes de toutes les formations, l’apothéose étant le camp de la liberté de la place des Martyrs, le 14 mars 2005, où il contribuera avec nombre de ses camarades à recréer des liens pour panser les plaies de la guerre… avant que les chefs ne ravivent les plaies pour mieux mobiliser l’esprit de corps sectaire autour de leur figure historique, avant les législatives de 2005…


Intraitable face à la dérive féodale

Confiant qu’avec le retour d’exil du général Aoun, la bataille pour la réforme va bientôt suivre celle de la liberté, et qu’il va enfin être possible de s’attaquer aux maux fondamentaux de la société – l’identitarisme, le sectarisme, le féodalisme politique, le népotisme, le familialisme, la corruption, l’injustice sociale et les inégalités –, Tony Harb va vite déchanter, comme nombre de ses compagnons. Farouche opposant au glissement autoritaire et sectaire au sein de la rhétorique et de la pratique au sein du CPL, il claque la porte le jour où Gebran Bassil est intronisé en successeur à la tête du parti et dénonce les pressions exercées sur Alain Aoun. L’antiféodal de Tannourine est fidèle à lui-même. Tout comme le laïque qu’il est restera cohérent face aux dernières flambées identitaires et populistes du chef du CPL et de certains de ses proches, rejoignant le groupe d’anciens responsables dissidents CPL qui devraient former à la fin du mois le groupe « al-Tayyar – le canal historique ». La montée du fanatisme alimentée tout récemment à des fins opportunistes l’enrage, et sa férocité dans la défense de ses idées n’hésite pas à s’exprimer. Profondément dégoûté de la classe politique libanaise mais refusant de jeter l’éponge, il s’engage, avec émotion, entrain, conviction et espoir dans les batailles de la société civile au sein de sa région bien-aimée, Tannourine, notamment sûr que l’avalanche du changement face au populisme, au sectarisme et au traditionalisme est proche et inéluctable.

« Notre vrai tombeau n’est pas dans la terre, mais dans le cœur des hommes », affirme un autre proverbe, persan celui-là. Le « Cèdre de Tannourine » restera vivace dans le cœur et l’esprit de tous les compagnons de lutte au sein de la résistance estudiantine qui l’ont connu, aimé pour sa bonté ou suivi pour son authenticité et son courage. La patrie lui est reconnaissante. Et l’arbre de la liberté et du courage qu’il laisse restera l’incarnation la plus belle et la plus pure de sa présence exceptionnelle, pour son épouse, avec laquelle il venait à peine de s’unir il y a deux ans, et pour son fils de quatre mois Adonis.

Après tout, maigre consolation s’il en est, il est vrai, face à l’inéluctable de la tragédie – mais tout le monde n’a pas le luxe d’avoir un héros comme papa.

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Jean abou Fayez

Pas un mot sur les 13 ans entre les accords de Mar Mikhael et les dérives claniques et sectaires du gendre...

Michel Georgiou

Mme Arlette Hitti: ayant suivi, chère Madame, au fil des années, vos commentaires sur ma personne auxquels je m’en suis bien gardé de réagir, je tiens à vous préciser que j’entretenais personnellement d’excellentes relations avec tous les militants du CPL de cette époque, ainsi qu’une relation très étroite avec le général Aoun lui-même. Je crois que vous avez raté mon hommage à feu Pascal Azzam, qui était pourtant, lui aussi, et jusqu'à son rappel à Dieu, membre du CPL. Partant, mes articles en hommage à ces personnalités ne sont pas basés sur de petites rancunes personnelles mesquines. M. Harb, que je ń’ai plus vu depuis 13 ans, reste à mes yeux un héros depuis ce temps. La valeur d’un homme n’a rien à voir avec ses convictions politiques. Il y a des gens biens ou mauvais partout. Merci donc de m'éviter vos procès d’intention. Cordialement. Michel Hajji Georgiou

Hitti arlette

Très bel article M . Georgiou . Mais Feu Tony Harb n'aurait pas eu droit à un mot apologiQUE ) ,ni non plus à cette cascade d'éloges de votre part s'il avait quitté ce monde en tant que membre du CPL .

Georges Breidy

MERCI POUR CE SUPERBE ARTICLE OH COMBIEN MERITE.
QUE L'AME DU "CEDRE DE TANNOURINE" REPOSE EN PAIX ET CONDOLEANCES A SON EPOUSE ET SON FILS

Nader

"mais sous le mauvais chef"
Etait ce vraiment necessaire de dire sa haine en ce moment de communion et de tristesse.
Enfin .....

Zaarour Beatriz

Quelle tristesse jusqu'à avoir les larmes aux yeux, pour ceux qui ne l'ont pas connu! Que serait-ce la profonde douleur de son épouse, ses parents, ses amis! Adonis ne mérite pas de vivre en orphelin d'un tel Papa Héros! Avec mes sincères condoléances, que l'âme de ce Grand Champion de l'intégrité, du patriotisme authentique et vrai résistant, repose et vive dans la Gloire Éternelle de Dieu!

Wlek Sanferlou

Allah yirhamak Antoine.

PAUL TRONC

Que Tony Khoury Harb repose en paix.

Mort jeune à 51 ans de sa belle mort , sans avoir été ni inquièté ni exécuté par ceux qu'il a toujours combattu.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

QUE SON AME DE VRAI RESISTANT A L,OCCUPATION SYRIENNE REPOSE EN PAIX.

Pierre Hadjigeorgiou

Un héros, un vrai de vrai, qui a mis sa vie au service de la patrie mais sous le mauvais chef. Qu'elle perte! Que Dieu ai son âme et qu'il repose de la paix des justes!

Bery tus

AIE AIE dommage … une vrai perte !! et il n'a en plus jamais eu la reconnaissance de son partie pour tout ce qu'il a fait pendant l'occupation syrienne !!

Allah yerhamo

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