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Culture

L’heure de vérité : une lecture d’Amin Maalouf

Littérature
Fady NOUN | OLJ
19/08/2019

Fascinant livre que ce Naufrage des civilisations d’Amin Maalouf, sorti il y a quelques mois comme un roman policier où les criminels qui sont traqués avec à la fois passion et objectivité sont les rendez-vous manqués avec la paix. Pourquoi, s’interroge Maalouf ? Pourquoi l’humanité ne comprend-elle pas et n’apprend-elle pas que ce qui est éthique, comme la générosité, le pardon, la paix, finit par faire son intérêt ?

Oui, constate Maalouf – et qui est mieux placé que les Libanais pour le confirmer –, l’histoire est jonchée de moments et de tournants décisifs mal négociés. L’histoire s’assombrit, et ces ténèbres, croit-il curieusement, c’est à partir du Levant qu’elles se sont étendues, la débâcle de juin 1967 étant pour lui l’un des points d’inflexion à partir duquel tout à mal tourné : les Arabes s’enfonçant dans leur défaite et Israël se constituant prisonnier de ses conquêtes territoriales ou, comme le dit Mahmoud Darwiche, « otage de sa victoire ».

Certes, on pourrait objecter que l’épicentre du grand séisme, du « Big One » qui a réduit le monde arabe en ruine, est la décision de partition de la Palestine et la défaite des armées arabes en 1948, et les déportations massives sous l’effet des massacres et des menaces de massacre du peuple palestinien. Mais ça reviendrait au même.

Plus largement en effet, Maalouf revient à l’une de ses intuitions centrales : la superposition des identités. « L’idéal levantin, écrit-il, exige de chacun qu’il assume l’ensemble de ses appartenances et un peu celle des autres. Comme tout idéal, on y aspire sans jamais l’atteindre complètement, mais l’aspiration elle-même est salutaire, elle indique la voie à suivre, la voie de la raison, la voie de l’avenir. J’irais même jusqu’à dire que c’est cette aspiration qui marque, pour une société humaine, le passage de la barbarie à la civilisation. » (p. 63)

Ainsi, la création de l’État d’Israël pourrait dans cette logique s’interpréter comme le chemin inverse, une régression de la civilisation à la barbarie, de l’universel au particulier.


(Découvrez, dans L'Orient Littéraire, un extrait du « Naufrage des civilisations »)



À dater de la perte de « l’idéal levantin », constate Maalouf, le monde avance de déconvenue en déconvenue, manquant l’un après l’autre les rendez-vous historiques qui, s’ils avaient eu lieu, auraient pu lui faire prendre un autre cours que le désespérant surplace que nous voyons. Il songe en particulier à la politique des États-Unis après l’effondrement de l’URSS ; au tournant de 1979 qui déclenche la « révolution conservatrice » de Margaret Thatcher, coup d’envoi d’une saison historique où les inégalités retrouvent droit de cité dans un monde où ce n’est plus la « main invisible » de Dieu, mais celle d’un marché qui « écrirait droit avec des lignes courbes ».

Amin Maalouf, lui, aurait souhaité que le grand vainqueur de la « guerre froide » États-Unis - URSS se montre généreux dans la victoire et oublie le besoin d’avoir un ennemi en face de soi pour s’affirmer ; oublie aussi de voir dans le nouvel allié le futur rival commercial. Or, c’est le contraire qui se produit. L’auteur s’aperçoit que ces enchaînements manqués qui ont défiguré ce qui aurait pu être « sont autant de confirmations que les sociétés humaines, comme les hommes, sont à la merci de forces obscures et belliqueuses, autant que de forces de raison et de paix. Le désordre est inhérent à la nature humaine et souvent, en dépit du bon sens, c’est la déraison qui l’emporte ».

Déraison ? C’est l’appellation générale qu’Amin Maalouf donne au « naufrage ». C’est par un autre nom plus mystérieux que l’écrivain, journaliste et éditeur Jean-Claude Guillebaud, en partie au moins, le désigne. Dans son ouvrage phare Comment je suis redevenu chrétien (collection Points, 2009), Guillebaud, après avoir évoqué l’essor des fondamentalismes, en commençant par l’Iran, écrit : « Dans un autre ordre d’idées, je pense à la sauvagerie spécifique du “passage à l’acte” qui s’était manifesté au Liban, durant les premières années de la guerre civile (…). Le soir, à Beyrouth, chez le correspondant du Monde Lucien George, (…) nous vivions les horreurs indescriptibles, qui pensions-nous pouvait très bien advenir chez nous, dans la vieille et somnolente Europe ? Des horreurs ? Ou ce vertige étrange qui, en quelques instants, peut métamorphoser un homme ordinaire en un tortionnaire capable de tout ? (…) C’était (…) la confrontation avec cet “ennemi intime” qui habite chaque être humain. Au-delà des dimensions politique, sociale, idéologique ou confessionnelle de ces guerres libanaises enchevêtrées, l’événement nous jetait à la figure une question qui ne concernait plus vraiment le journalisme, et cette question était celle du Mal. » (pp. 33-34).

« J’ai vu de près la révolution espagnole, écrit Georges Bernanos, cet autre correspondant de guerre, dans l’une de ses lettres. J’ai parfaitement compris que la plupart des hommes moyens ne sont défendus de la cruauté que par un simple réflexe nerveux, analogue au vertige. Une fois surmonté, ce réflexe devient agréable puis indispensable, et c’est la pitié qui paraît bête et stérile, indigne de l’homme, inhumaine. »

Il est fascinant de constater que le dérèglement du monde d’Amin Maalouf et le « Mal » qui permet à Guillebaud de reprendre conscience de la vérité du christianisme sont situés par les deux hommes au Levant, et plus particulièrement au Liban. On voit en passant comment Maalouf, qui le qualifie dans un précédent essai de « dérèglement », finit par parler de « naufrage », c’est-à-dire d’un au-delà du dérèglement, d’un effondrement.

L’important, c’est que tous deux sont d’accord sur ce retour à une « barbarie » dont l’origine est sociologique pour l’un, sociologique et métaphysique pour le second.

Nous ne sommes pas loin des conclusions d’un autre penseur, le cardinal Robert Sarah, préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, qui vient de publier une réflexion sur ce même thème : Le soir approche et déjà le jour baisse (Fayard, avec Nicolas Diat).


(Critique : Amin Maalouf et son « radeau de la Méduse »)



La voix singulière du cardinal Sarah, archevêque de Conakry (Guinée), a retenti la première fois à la publication de son premier ouvrage devenu un best-seller : Dieu seul suffit. Un ouvrage dont la première partie, autobiographique, dans la Guinée de Sékou Touré, est un extraordinaire témoignage de résilience chrétienne.

Les conclusions de Robert Sarah rejoignent, mais par le chemin de la doctrine, celles de Guillebaud. « Le démon craint d’être nommé par son nom, dit-il. Il aime à se draper dans le brouillard de l’ambiguïté. Soyons clairs. Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde, disait Albert Camus. » (p. 16)

Pour le cardinal Sarah, « la perte du sens de Dieu est la matrice de toutes les crises » (p. 42), et cette perte, c’est au cœur même du peuple chrétien qu’elle a commencé. Le monde est malade de la maladie de l’Église.

Sur l’Occident, Robert Sarah écrit : « Notre monde est au bord du gouffre : crise de la foi et de l’Église, déclin de l’Occident, trahison de ses élites, relativisme moral, mondialisme sans limite, capitalisme débridé, nouvelles idéologies (…). À la racine de l’effondrement de l’Occident, il y a une crise culturelle et identitaire. L’Occident ne sait plus qui il est parce qu’il ne sait plus et ne veut plus savoir qui l’a façonné, qui l’a constitué (…) Cette auto-asphyxie conduit naturellement à une décadence qui ouvre la voie à de nouvelles civilisations barbares. »

Un Levantin, un Français, un Guinéen, des hommes qui sont aussi des « citoyens du monde », sondent une « civilisation barbare » qui s’installe partout, où des forces spirituelles obscures sont à l’œuvre et dont certaines promesses sont à tout le moins infernales. Ce n’est pas seulement la « déraison » ou l’irrationnel qui sont en cause, mais quelque chose de plus mystérieux qui touche aux « droits de Dieu ». « L’homme séparé de Dieu est réduit à une seule dimension, horizontale. Ce réductionnisme est justement une des causes fondamentales des totalitarismes », explique Benoît XVI dans une catéchèse citée par le cardinal Sarah. C’est l’heure de vérité. Et si un Levantin comme Amin Maalouf l’observe, en parle et s’en alarme, ce n’est certainement pas en historien détaché qu’il le fait, mais en homme qui assume en lui simultanément les héritages orientaux et occidentaux, un homme qui porte en lui « sans confusion ni séparation » les legs arabe et chrétien ; un Libanais en somme !

« Le naufrage des civilisations », Amin Maalouf, Grasset.




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Amin Maalouf : Je suis né en bonne santé dans les bras d’une civilisation mourante

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C- F- Contributions et Interprétations

""C’est par un autre nom plus mystérieux que l’écrivain, journaliste et éditeur Jean-Claude Guillebaud, en partie au moins, le désigne. Dans son ouvrage phare Comment je suis redevenu chrétien (collection Points, 2009), Guillebaud, après avoir évoqué l’essor des fondamentalismes, en commençant par l’Iran, écrit : « Dans un autre ordre d’idées, je pense à la sauvagerie spécifique du “passage à l’acte” qui s’était manifesté au Liban, durant les premières années de la guerre civile (…). Le soir, à Beyrouth, chez le correspondant du Monde Lucien George"",...

Que de noms qu’on lisait dans la presse écrite. Ainsi donc, Guillebaud, Georges, Frachon et bien d’autres, par le voyage organisé au Liban début novembre, auront l’occasion de mettre à jour leurs connaissances et leurs informations sur le pays du Cèdre. C’est l’occasion également de faire d’intéressantes rencontres, avec d’autres écrivains, mais l’histoire ne dit pas si je ferai partie du voyage, alors que je me suis déjà inscrit. Au plaisir de vous lire M. Noun, en vous souhaitant of course a very good afternoon…
C.F.

C- F- Contributions et Interprétations

""Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée, c’est d’avoir un pensée toute faite"" disait un écrivain.
Une pensée taillée sur mesure, comme celle-ci, je cite l’article : ""Ainsi, la création de l’Etat d’Israël pourrait dans cette logique s’interpréter comme le chemin inverse, une régression de la civilisation à la barbarie, de l’universel au particulier.""
Pas si sûr ! Tous les malheurs des Arabes ne remontent pas à cette date ! Et je ne cite pas tous les bien-pensants du monde, mais Maalouf lui-même, quand il parle lors d’une rencontre avec un autre écrivain, et je le cite de mémoire, que son père lui faisait visiter leur village (""là-haut dans la montagne""), en indiquant que dans chaque maison de la rue principale, il y avait un meurtre… Donc en matière de barbarie, les mœurs, les mentalités vont évoluer, j’espère.
Quant à création d’Israël, rien de mieux que de lire Raymond Aron, et qui n’est pas n’importe qui, dans L’Express fin des années 70, que des guerres et des massacres ont eu lieu au Liban bien avant la création de l’Etat d’Israël. Qui peut contredire cette sentence ? … On peut tout ""interpréter"" selon toute logique, bien sûr…
C.F.

Chucri Abboud

On oublie toujours de mentionner que le déclin de cet "Idéal Levantin " tant mythifié a commencé , en parallèle à ce que préparaient les sioistes et acolytes avec leur création de l'entité , et leur partage ( toujours provisoire avant l'annihilation définitive de la Palestine ) , avec la partition de l'Ìle de Chypre (presque provoquée en catimini par Kissinger) , et que ce déclin a inexorablement continué avec la désagrégation délibérée et obstinée de la Yougoslavie , deux pays pas si lointains qui , eux aussi, servaient d'exemple à cette coexistence que chantaient à l'unisson les fondateurs de notre république !

Joseph Zoghbi

Très "grand" Livre d'Amin Maalouf que "le naufrage des civilisations", Superbe Article .... que c'est vrai !!! bravo M. Noun, Vous avez touché en plein la substantifique moelle....En "résumé" et malheureusement la raison est battue par la déraison.

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