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Santé

III - La course à la performance et à la productivité

GPS parental à l’ère technologique

Dernier volet d’une série de trois articles sur les effets néfastes des nouvelles technologies et leur impact sur les enfants et les adolescents.

Maha RABBATH | OLJ
10/08/2019

Étrange époque où l’on exige des humains une performance continue et toujours plus efficace, plus rapide, plus productive sans un temps de répit. Ni un temps de latence entre les projets pour savourer le résultat, ni pour mûrir le projet suivant. Il faut performer, produire, encore et toujours. Pourtant, ce temps de répit est nécessaire à toute création. L’originalité de la création n’est-elle plus de mise aujourd’hui ? Il semblerait que seule la consommation importe. À tel point que nous sommes devenus nous-mêmes des produits de consommation. Étrange époque donc où l’on impose à l’humain de se transformer en machine et où l’on s’acharne à transformer les machines en humains. En attestent les projets des mouvances Transhumanistes* et de Posthumanismes* (robots avec des émotions, téléchargement de l’esprit dans des machines, contrôle de l’esprit par ordinateur, etc. Pour en savoir plus, P. Picq, Le nouvel âge de l’humanité, éditions Allary, Paris, 2018).

Les nouvelles inventions technologiques ont de tout temps inquiété et déclenché les passions entre les conservateurs et les progressistes. Il est indéniable que nombre d’entre elles ont significativement amélioré notre condition humaine. Néanmoins, l’histoire recèle d’usages destructeurs de ces avancées. La question essentielle devient donc celle de savoir quel usage allons-nous faire des nouvelles technologies (NT). L’aphorisme de Rabelais peut nous être alors d’un grand enseignement : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » D’où l’importance de reconnaître les pièges pour pouvoir user des NT de manière constructive.

L’on peut d’ores et déjà constater l’effet de cette dictature de la performance et de la production, issue du progrès technique depuis la révolution industrielle, sur l’espèce humaine d’aujourd’hui. Avec l’avènement de la révolution numérique, cette course connaît une évolution exponentielle. Jusqu’à présent, nous n’avons pas atteint le stade d’hybrides et notre constitution émotionnelle se voit mise à rude épreuve. En témoignent les rapports des commissions de santé mentale de plusieurs pays et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur le taux de dépression, d’anxiété et de suicide provoqués par le stress chronique (burn-out). Un taux qui est directement lié aux conditions de travail, d’après ces organismes. Selon l’OMS, la dépression de la population mondiale a atteint un taux record et a augmenté de 18 % entre 2007 et 2017. On peut donc questionner le rythme de vie que nous impose notre société contemporaine technologique qui accorde une priorité absolue à l’optimisation de la performance et de l’efficacité. Rien d’étonnant alors de voir, dans ces conditions, se proliférer les séminaires de développement personnel et les applications sur les réseaux sociaux, pour combattre cette pression. Pourtant, et comble du paradoxe, la plupart proposent… efficacité et résultats en temps record pour tout le monde ! Évidemment, ce sont celles qui attirent le plus. Sauf qu’il est impossible, d’une part, et contre-productif, de l’autre, d’aller plus vite que la musique intérieure personnelle. De plus, le tempo de la maturation est molto lento (trop lent). Ainsi, efficacité et développement personnel sont antinomiques. Essayez donc de danser une valse au rythme de la musique techno.

C’est ainsi que l’on se retrouve pris au piège d’un diktat implicite : il faut être heureux, performant et surtout… il faut aller vite. Très vite. Car on n’a pas le temps. Et puis, la compétition est rude sur les réseaux sociaux.

Étrange époque où même le bonheur se transforme en dictature et performance.

Limites de vitesse

Dans ce contexte, quid des plus jeunes ?

Sans doute, il ne vous échappe pas que nos enfants ont des emplois du temps de « ministres ». Nos enfants sont nos prolongements narcissiques. À travers eux, c’est notre image que nous désirons véhiculer. Notre « prophète » national Gibran Khalil Gibran l’a bien dit : « Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont les fils et les filles de l’appel à la vie à elle-même. »

Prenons le temps de réaliser que les enfants sont victimes d’une surstimulation tous azimuts. La course à la performance commence très tôt. À l’aide de machines à ultrasons posées sur le giron vous pouvez, en effet, stimuler les connexions neuronales de votre fœtus pour qu’il devienne plus performant dès sa naissance. En plus des longues journées d’école et de la surfocalisation sur les résultats scolaires, un nombre surprenant d’activités rythment leur emploi de temps jusqu’à pratiquer une activité par jour. Performance oblige. Dans ces conditions, même le plaisir n’est plus au rendez-vous. « Yalla, on va être en retard pour ton cours de musique », « yalla, termine vite tes devoirs, tu as ton cours de danse », etc. Le lendemain, c’est la croix et la bannière pour les réveiller. « Yalla, l’autocar est déjà là ! » Pas étonnant qu’ils aient du mal à se lever à l’aube pour une nouvelle journée de performance. Certes, les activités extrascolaires sont vitales pour l’épanouissement d’un enfant, mais il faut savoir les doser. Une à deux activités sont amplement suffisantes pour leur épanouissement.

Et comme si cela n’était pas suffisant, ils passent leurs rares moments de repos rivés sur leurs écrans. Des stimulations… encore et toujours. Sans s’en rendre compte, nous les shootons à l’adrénaline à longueur de journée. Du coup, ils sont complètement perdus et en manque si, par malheur, ils se retrouvent dans une situation sans aucune activité proposée. Tentez l’expérience. Au bout de cinq minutes ils vous harcèleront : « Je m’ennuiiiiiiie ! » Réplique parentale : « Trouve quelque chose à faire, voyons ! » Du tac au tac, ils vous répondent: « Mais je n’ai pas ma tablette ! »

Suractivité donc, et surinformation. Ils ont accès à toutes les informations sur le Web, mais n’ont pas le temps de les assimiler et de les laisser mûrir. D’où la difficulté à faire des liens entre ces informations et à les analyser afin de développer une meilleure compréhension du monde. En effet, ce n’est pas la quantité d’informations qui participe à la maturation psychoaffective, mais la compréhension du monde qui nous entoure.

Il faut savoir que le psychisme a besoin d’un temps en suspens, sans sollicitations extérieures, pour pouvoir digérer les événements, les émotions et les apprentissages. Il va de soi que plus on est stimulé, plus on a besoin de temps pour absorber et assimiler. Voilà pourquoi il devient urgent de leur apprendre à s’ennuyer parfois, pour rêver et développer leur imagination. Einstein lui-même affirmait que l’imagination est plus importante que le savoir. En s’ennuyant, ils déploient donc leur créativité et développent du même coup une capacité essentielle pour le psychisme humain : la capacité à être seul. Ce vécu est différent de la solitude, car il ne s’agit pas nécessairement d’une solitude physique. Si le développement psychique de la première enfance s’est déroulé dans un environnement affectif contenant, sécurisant et positif, l’enfant peut vivre alors ces moments sans angoisse. Il peut être ainsi attentif aux sensations qui viennent de son intérieur et affiner sa personnalité.

Être seul, sans stimulations extérieures, permet d’entrer en contact avec sa vie intérieure et accroît la confiance en soi, le sentiment d’exister, le sentiment d’être bien avec soi-même, le développement de la personnalité et la meilleure connaissance de soi.

D. W. Winnicott, un des psychanalystes les plus novateurs et originaux, a longuement étudié cette capacité et l’a décrite comme un pilier incontournable pour la maturité affective.

Offrons-leur donc ce cadeau. Apprenons-leur à s’ennuyer, à être seuls avec eux-mêmes, car il faut un minimum de vide pour « être » au lieu de faire et pour se connecter à soi-même. Le vide devient alors un vide/plein. Plein de potentiel à venir.

* Maha Rabbath est psychologue clinicienne, psychothérapeute analytique et hapto-psychothérapeute, et membre du Centre international de recherche et de développement de l’haptonomie (CIRDH).


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