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La Dernière

Zeffirelli, un esthète disciple de Visconti et fou d’opéra

Disparition

Les mondes du cinéma et de la culture pleurent le « maestro », décédé samedi à 96 ans.

OLJ
17/06/2019

Franco Zeffirelli « s’est éteint sereinement après une longue maladie, qui s’était aggravée ces derniers mois », ont annoncé samedi après-midi les médias italiens, citant la famille du cinéaste et suscitant une vague d’émotion dans sa ville natale de Florence, mais aussi dans les milieux du cinéma et de la culture, dont il était une figure marquante. Zeffirelli, qui était souvent plus apprécié par le public que par la critique, était le dernier des géants du cinéma italien apparus après la Seconde Guerre mondiale et qui comptaient aussi Federico Fellini, Luchino Visconti ou Vittorio De Sica.

Le réalisateur est décédé samedi matin, à l’âge de 96 ans, dans sa maison à Rome, sur l’Appia Antica, assisté de ses fils adoptifs Pippo et Luciano, d’un médecin et du curé de l’église San Tarcisio. Il y a environ une semaine, lui qui souffrait depuis longtemps d’une pneumonie avait reçu les derniers sacrements. Zeffirelli, après les funérailles dont la date et le lieu restent à définir, reposera dans le cimetière des Portes saintes de Florence. Contrairement à ce qu’avait annoncé sa famille, la chapelle ardente ne sera pas installée aujourd’hui à Rome, mais dans la célèbre salle des Cinq-Cents du Palazzo Vecchio de Florence. « Tout le monde pourra le saluer dans sa Florence », a précisé le maire de la capitale toscane, Dario Nardella.

« La mort de Franco Zeffirelli laisse un grand vide dans le monde du spectacle et de la culture italiennes et internationale », a déclaré le président de la République italienne, Sergio Mattarella, qui a salué « le talent extraordinaire et la profonde sensibilité esthétique » du cinéaste. « Profonde émotion pour la disparition du maître Franco Zeffirelli. Ambassadeur italien du cinéma, de l’art et de la beauté. Un grand cinéaste, scénariste, scénographe. Un grand homme de culture », a twitté le chef du gouvernement italien, Giuseppe Conte. « Je n’aurais jamais voulu que ce jour arrive. Franco Zeffirelli est parti ce matin. Un des plus grands hommes de la culture mondiale. Nous nous joignons à la douleur de ses proches. Adieu, cher Maître, Florence ne t’oubliera jamais », a écrit pour sa part Dario Nardella. Les grandes scènes lyriques italiennes, de la Scala de Milan à la Fenice de Venise, ont également fait part de leur émotion sur leur compte Twitter.

Pour Florence

Profondément attaché à sa ville natale, Zeffirelli avait réalisé en 1966 le film documentaire Per Firenze (Pour Florence) dans lequel il décrivait avec émotion l’inondation historique qui avait frappé la cité la même année et qui avait détérioré nombre de ses richesses artistiques. Ce film, pour lequel l’acteur Richard Burton avait prêté sa voix, avait permis de recueillir 20 millions de dollars pour les travaux de restauration et de reconstruction.

Zeffirelli avait aussi installé dans le centre historique de Florence sa fondation, dont il voulait qu’elle rende son œuvre accessible au plus grand nombre. Dans cet espace baroque de 4 000 m2 que lui avait offert la ville pour ses 92 ans, le maestro avait entreposé ses innombrables collections : des milliers de croquis, épreuves préparatoires pour ses somptueux décors d’opéra et affichettes de la vingtaine de films qu’il a tournés au cours de sa longue carrière. Une précieuse bibliothèque y contient plus de 10 000 volumes consacrés à l’art, l’histoire, la littérature et le spectacle.

Le réalisateur était le chantre d’un cinéma d’esthète étudié auprès de son maître Luchino Visconti et inspiré des chefs-d’œuvre de la littérature anglaise et des grands opéras. Son film le plus connu, Roméo et Juliette (1968 – quatre nominations aux oscars en 1969, dont celles du meilleur réalisateur et du meilleur film ; il remportera deux statuettes pour la meilleure photographie et les meilleurs costumes), est d’ailleurs une adaptation de Shakespeare, auquel il a aussi emprunté Hamlet (1992, avec Mel Gibson et Glenn Close) et The Taming of the Shrew (1967, avec Elizabeth Taylor et Richard Burton), une fidélité qui lui a valu en 2004 le titre de Sir en Angleterre. Ainsi anobli par la reine Elizabeth II, il était le seul en Italie dans ce cas. Il a aussi mis en scène plus d’une trentaine de pièces de théâtre et d’opéras, dirigeant des stars comme Maria Callas, Placido Domingo, Luciano Pavarotti ou José Carreras.

L’héritage de Mozart et Wagner

Ce goût pour le théâtre et l’opéra lui vient peut-être d’une enfance hors normes. Il est né à Florence, le 12 février 1923, d’une liaison adultérine entre une dessinatrice de mode et un négociant en soie et laine. Rejeté par les deux familles, il hérite d’un nom tiré d’un air d’opéra de Mozart et imaginé par une cousine de son père, qui le prend sous son aile à la mort de sa mère quand il est encore enfant. Très jeune, Zeffirelli fait connaissance avec le théâtre lors de vacances d’été chez sa nourrice et, à 9 ans, il est séduit par l’opéra en voyant la Walkyrie de Wagner à Florence. À 13 ans, il monte des spectacles dans des salles paroissiales, et c’est en suivant les cours de Mary O’Neill, secrétaire particulière de son père, qu’il prend goût aux classiques de la littérature anglaise.

Diplômé en architecture, il débute comme décorateur de théâtre et de cinéma, puis ce beau blond devient acteur. Sa rencontre avec le metteur en scène Luchino Visconti signe son destin : devenu son protégé puis son amant, il l’assiste dans la réalisation de La Terre tremble (1948), Bellissima (1951) et Senso (1954). Sa liaison avec Visconti est volcanique et se termine par une rupture brutale, que Zeffirelli a décrite comme très douloureuse, mais qui lance définitivement sa carrière artistique. « Luchino m’a révélé le domaine de la création, à la scène comme à l’écran. Il m’a montré comment concevoir un projet et lui donner pour cadre l’environnement culturel correspondant », confiait-il.

Vers la fin des années 1950, Zeffirelli amorce une carrière de metteur en scène d’opéras pour la Scala de Milan et le Metropolitan de New York. Il dirige Maria Callas dans La Traviata, à Dallas en 1959, et La Tosca, à Londres en 1964. Au cinéma, il adapte La Traviata (1982) et Otello (1986). Il réalise son premier long métrage, Camping, en 1958. Sur scène comme à l’écran, Zeffirelli porte un soin particulier aux costumes et aux décors, qui faisait dire au critique Henry Chapier qu’il était le seul « capable de créer au cinéma l’équivalent des fresques de la Renaissance ».

Dans les années 1970, ce catholique affirmé dirige deux films d’inspiration religieuse : Fratello sole, sorella luna (sur saint François d’Assise) et la minisérie Jesus of Nazareth. Ses convictions religieuses le poussent à lancer une campagne contre La dernière tentation du Christ de Martin Scorsese, présenté à Venise en 1988 en même temps que son Toscanini, avant de faire machine arrière. Il s’illustre aussi en s’opposant aux projets de reconnaissance des couples homosexuels et en étant l’un des rares artistes italiens à soutenir Silvio Berlusconi, lorsque le milliardaire se lance en politique au début des années 1990. Il est sénateur sur la liste du magnat des médias de 1994 à 2001.

Encore des projets

Après plusieurs années d’absence, il revient sur les plateaux avec Jane Eyre (1996, avec Charlotte Gainsbourg), adapté du roman de Jane Austen, Un thé avec Mussolini (2001), avant de marier ses passions pour le cinéma et l’opéra dans Callas Forever, où Fanny Ardant interprétait l’emblématique cantatrice.

Presque centenaire, le réalisateur reconnaissait en mars dernier, dans une interview au Corriere della sera, le poids des ans. « La vieillesse est un énorme fardeau, mais je cherche encore à trouver des idées à réaliser (...) et cela me tient occupé », jugeait alors le maestro. Ainsi, sa dernière œuvre, un rêve nourri depuis plus de dix ans, aura été la mise en scène d’une nouvelle Traviata qui ouvrira la saison du festival d’opéra dans les Arènes de Vérone, le 21 juin. Et à 96 ans, il projetait encore un Rigoletto, dont les débuts étaient prévus pour le 17 septembre 2020 au sultanat de Oman avec l’Opéra royal de Mascate. Au Corriere della sera, il avouait aussi avoir deux regrets dans sa vie de cinéaste : « Un film sur L’Enfer de Dante », impossible à produire en raison du coût pharamineux des effets spéciaux, et « une grande fresque sur la vie et l’œuvre des Médicis, la beauté précisément, dont je ne pourrai plus jouir un jour ».

Sources: agences

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