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Liban

Une kaaké ottomane à Beyrouth

La carte du tendre
11/05/2019

1881. Un avocat américain de renom, Horatio Spafford, quitte Chicago avec sa femme pour s’installer à Jérusalem et fonde l’American Colony, une communauté de chrétiens utopistes et philanthropes. Quinze ans plus tard, des Suédois rejoignent le groupe : sous leur impulsion, la Colony va se doter d’un département de photographie. La vente des clichés sera assurée par Ferdinand Vester, marchand installé depuis 1853 à la porte de Jaffa. C’est le succès : outre l’agriculture, cette activité et la vente de souvenirs artisanaux permettent à la communauté de devenir financièrement autonome.

1907. L’American Colony possède un empire photographique qui produit jusqu’à 24 000 tirages et 2 000 diapositives sur verre à chaque saison touristique, un business très lucratif qui ne prendra fin qu’avec les émeutes de 1947-1948. Ses clients? Des touristes et des pèlerins anonymes, mais aussi des institutions célèbres comme la National Geographic Society. Le principal intérêt de la collection est de montrer le Moyen-Orient avant le sionisme et en particulier la vie quotidienne des Palestiniens. Elle documente également les événements des dernières décennies de l’Empire ottoman, comme la visite de l’empereur d’Allemagne en 1898 et l’invasion des criquets en 1915.

1910. Un photographe de l’American Colony débarque à Beyrouth. Au coin d’une rue, il rencontre un marchand de « kaaké ». Bien sûr, il n’a pas le temps de fixer ce qu’il voit au pied levé, il faut préparer la scène, convaincre les sujets, monter la caméra sur son trépied, contrôler l’ouverture et la vitesse de l’obturateur, apprêter la plaque de verre pour finalement appuyer sur le déclic : à l’époque, cette décision est terrible à prendre car en cas de raté, on ne le saura que des heures plus tard et il faudra jeter la plaque et tout recommencer. Nous avons donc ici une scène « fabriquée » pour servir un thème, l’ambiance dans les rues de Beyrouth. La légende calligraphiée est explicite : « Street scene in Beirut ».

Ce cliché sur plaque de verre positive est destiné aux « lanternes magiques » qui servent à projeter la photo sur un mur ou la visionner à travers une lunette. Il donne un aperçu de la vie dans le vilayet de Beyrouth qui n’est pas encore la capitale du Liban mais une province ottomane, certes importante, s’étendant sur quatre autres « sandjaks » : Lattaquié, Tripoli, Acre et Naplouse.

Cette scène, chacun de nous a l’impression de l’avoir vécue, seuls les costumes ont changé. La lumière crue du soleil d’été et la chaleur qui va avec, les enfants qui froncent les sourcils, donnant le faux sentiment que les Orientaux sont toujours de mauvaise humeur. Le marchand ambulant avec son tarbouche et son plateau sur la tête, dont on entend encore aujourd’hui le cri qui résonne dans nos ruelles étroites, « kaaké aassrouniyeh ». C’est efficace, car voilà cinq clients potentiels dont les plus âgés, qui n’ont pas quinze ans, jouent la comédie de bon cœur. Les deux garçonnets, en revanche, sont davantage fascinés par la caméra que par le goûter de quatre heures. Plus en retrait, une jeune fille observe l’ensemble de la scène. Elle devait probablement accompagner le gamin du milieu et n’a pas osé s’approcher, réserve féminine orientale oblige. La mise en scène est tellement épaisse que l’on dirait un montage de musée de cire.

Il y aurait des pages à écrire sur les costumes de cette époque-là, une manière de se vêtir qui n’avait pas évolué depuis des lustres, le glacis ottoman ayant tout figé : le sarouel du marchand, ses babouches, les habits traditionnels des adolescents... Deux enfants, en revanche, sont déjà vêtus à l’occidentale, mais la pauvreté domine, la poussière aussi.

Nous en venons au personnage principal qui n’est autre que la kaaké que s’échangent le marchand et le jeune homme. Le photographe leur a demandé de la tenir bien en évidence, au centre de l’image, de sorte à immortaliser ce qu’il a considéré comme un aliment typique de chez nous. À l’origine, cette pâtisserie nous vient d’Istanbul où elle porte le nom de « simit ». Aujourd’hui, cette espèce de bagel maigrelet couvert de grains de sésame qui était largement répandu dans l’Empire ottoman a disparu au profit de notre succulente kaaké traditionnelle au ventre rond rempli de thym et de sumac. Cette dernière est sans doute sa fille améliorée, mais les circonstances de sa naissance nous sont inconnues.

Voici donc une Beyrouth primitive et à peine salubre, mais une Beyrouth déjà cosmopolite : où verrait-on sinon une publicité pour du cognac rédigée en arabe et en français et une autre pour du savon, bilingue également ? Le français est déjà largement répandu dans les élites et la jeunesse. Certaines de ces publicités sont peintes directement sur les murs : il y a encore quelques années, il n’était pas rare d’en apercevoir des traces évanescentes au détour d’une vieille ruelle d’Achrafieh.

2019. Vingt-cinq diapositives sur verre produites par l’American Colony of Jerusalem sont vendues à l’auteur de ces lignes : la boucle est bouclée ; de retour chez eux, le marchand de kaaké et ses clients peuvent enfin dormir en paix.

Sur l’American Colony, on pourra se référer à l’article de Barbara Bair, « The American Colony Photography Department, Western Consumption and Insider Commercial Photography », in Jerusalem Quarterly, Institute for Palestine Studies (2010).



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Sarkis Serge Tateossian

Les années 60 ...70 ...
10 piastres la kaake 100 % watani (khali el-ottomani 3endil attrak)

En prime je demandais : katter el-zaatar 3mel maarouf !

Honneur et Patrie

Dans les années 1945-1950, il ne nous fallait pas beaucoup pour être heureux. Une kaaké, de luxe à 25 piastres, au grains de sésame avec, à l'intérieur, une pincée généreuse de thym et de sumac, nous était proposée à la rue Allenby côté droit dans le sens de la descente entre la Banque Zilkha et la BNCI rue Moutran. Elle formait un repas complet.
Les rues de Jounieh n'étaient point un repaire de marchands de kaaks b'semsom, seul Jamil Homsi régnait sur la capitale du Kesrouan. Sa kaaki mince et pauvre en ingrédients ne coûtait que 15 piastres.

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