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Liban

L’insoutenable reconnaissance du survivant

La carte du tendre
25/04/2019

Conscient de l’importance de l’événement, l’inconnu a risqué sa vie pour prendre cette photo : il a grimpé sur une grue haute d’une dizaine de mètres et, pointant son objectif vers la foule et le navire, il a appuyé sur le déclic. Il a répété l’opération à partir de plusieurs points de vue, le temps d’épuiser deux pellicules. Les tirages récupérés soixante-treize ans plus tard sont horriblement esthétiques. L’arrivée au port en train. La masse ahurissante de gens qui se pressent sur les quais. Les forcenés qui se hissent tout en haut des grues pour dire adieu, comme des fourmis à l’assaut d’une proie. Une mère et sa fille vues à travers un hublot, le regard perdu entre souvenirs et espérance.

Les années trente et quarante et leurs déplacements massifs de populations vous ont un affreux côté fin du monde et les transports, train, bateau, camions et même charrettes, les regards résignés, tout évoque le destin qui écrase l’individu comme un moulin à poivre. Mieux que mille mots, cette prise de vue en est une illustration : ici commence le « Nerkaght », le rapatriement des Arméniens. Trente et un ans après le génocide, cette image représente une autre page noire bien moins connue de l’histoire de ce peuple martyr.

Eté 1946. La Seconde Guerre mondiale vient de s’achever, l’Union soviétique sort exsangue, saignée à blanc, 21 millions de morts – répétez ce chiffre après moi parce qu’il est atroce – détruite mais victorieuse. Le « Grand Staline », comme l’appelle alors son peuple, propose aux Arméniens de rapatrier la diaspora pour compenser les pertes de l’Arménie, la plus petite République d’URSS. L’Eglise et les partis de la diaspora répondent présent et s’emploient à répandre la « bonne parole » en convainquant les Arméniens disséminés à travers le monde qu’ils ont désormais une patrie, paradis perdu où un avenir radieux et prospère les attend.

Pour les Arméniens du Liban, survivants du génocide, éternels déracinés et dont bon nombre vivent toujours dans la misère dans la banlieue de Beyrouth, c’est une aubaine : les voilà qui se précipitent, certains vendent en catastrophe leurs maigres possessions, leurs masures. Nabaa devient chiite à cette occasion, des miséreux vendant à d’autres miséreux, on imagine la scène en nuances de gris, et les voilà se précipitant au port le jour dit ; cette photo a été prise lors de l’embarquement.

Comment décrire l’indescriptible ? Chacune des têtes que vous voyez là porte un nom et une histoire. Il faudrait des dizaines de volumes pour raconter toutes ces lignes de vie, surtout quand on pense que ce sont là des survivants des massacres et leurs enfants. Sur le bateau et le quai exigus, ils se bousculent, se piétinent, hurlent leurs adieux et leurs promesses entre deux sanglots ; sous le soleil humide, la sueur se mêle aux larmes, ça doit sentir fort, la mer, les corps, le mazout, ça doit faire un de ces bruissements, cette foule qui ondule comme une marée noire. Aujourd’hui, l’on a du mal à comprendre qu’ils aient une telle soif de quitter le Liban, surtout dans ces conditions désastreuses, alors que celui-ci jouit de son indépendance toute fraiche et s’apprête à connaître son âge d’or. C’est ignorer dans quel état de précarité ces gens-là vivaient avant ce départ précipité – tout a été bouclé en deux mois à peine ! On réalise à cette occasion que, dans la communauté arménienne locale, les laissés pour compte étaient bien nombreux : 16 % des Arméniens du Liban vont ainsi tenter leur chance en Union soviétique ; après l’Égypte et la Grèce, c’est la plus forte proportion au monde et encore, beaucoup ne pourront pas embarquer.

Une réalité bien différente

C’est l’été, les habits sont légers mais l’âme est lourde, on aura beau chercher un regard heureux dans cette foule, on ne voit que le chagrin de se quitter mais aussi une énorme détermination : c’est l’exode vers la terre promise, l’espoir d’un beau logement, d’un travail, du confort matériel, et pour ce peuple industrieux, une nouvelle occasion de réaliser un miracle économique et social. À l’arrivée en Arménie, la réalité sera hélas bien différente. Ceux qui partent quittent des pays démocratiques où ils jouissaient de la liberté d’expression et de mouvement. Habitués au libre marché, ils vont découvrir la prison soviétique à l’apogée du stalinisme : le délabrement, l’insuffisance de logements, une économie dirigée, des métiers imposés dans une désorganisation totale. Pire : ils vont être traités avec une terrible condescendance de la part de leurs compatriotes soviétiques qui les appelleront « petits frères » et leur interdiront l’accès à tout poste de responsabilité.

Très vite, ils vont déchanter, mais comment le dire aux autres restés dehors ? La censure veille et nombre d’entre eux vont être envoyés au goulag pour avoir simplement demandé à repartir. Pour dissuader les autres de venir, ils enverront des salutations à des personnes défuntes, on imagine la surprise du destinataire, puis la suspicion et enfin la prise de conscience : nos frères partis en Arménie ne peuvent même plus s’exprimer librement !

On estime à une centaine de milliers les rapatriés : 80 000 d’entre eux finiront par repartir, parfois après avoir attendu un visa de sortie durant une dizaine d’années, leur seconde nationalité ayant été confisquée à l’arrivée.

De cette tragédie est resté ce seul mot qui cache mal l’étendue du désastre : Nerkaght, un événement volontairement oublié de nos jours, mais dont ce cliché est un douloureux témoignage.

Reste aussi le plus déchirant : nos candidats au départ ont pris avec eux des drapeaux libanais, on les voit qui flottent au bastingage, c’est d’autant plus terrible que ces gens qui ont perdu la foi dans notre pays en repartent sans aucune rancune et avec l’insoutenable reconnaissance du survivant.

De nombreux articles ont été écrits sur le sujet, dont celui de Claire Mouradian dans « Cahiers du monde russe et soviétique », janvier 1979. Remerciements à Patrick Aznavourian pour le cliché et à Garo Derounian pour les informations.



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Eleni Caridopoulou

Quand j'étais petite mes voisines étaient des arméniennes et je jouais avec ellesj'avais appris l'arménien , un beau souvenir. Il faut pas oublier aussi le massacre des grecs en 1922 dont mes parents sont venus au Liban

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

JE ME SOUVIENS D,UN AMI DE MES PARENTS LIBANAIS QUI S,ETAIT FAIT PASSER POUR ARMENIEN ET EST PARTI EN ARMENIE RUSSE ESPERANT DES BEAUX JOURS ET REVANT D,ENCAISSER UN SALAIRE SANS TRAVAILLER. IL AVAIT DES IDEES BOLCHEVIQUES BIEN QU,ISSU D,UNE FAMILLE PLUS QUE MOYENNE.

Sarkis Serge Tateossian

Un article très sincère aux faits et à la réalité.

C'est une tranche de l'histoire du peuple arménien mais on voit bien qu'elle est aussi du peuple libanais. Le crime de 1915 a modifié le destin du peuple arménien mais aussi et sans que le turc s'en aperçoive (ignorance oblige), le destin du peuple turc ...aujourd'hui condamné à porter un fardeau lourd appelé génocide, et il reste amputé de l'élite la plus importante que jadis les arméniens composaient. Un historien français né en Turquie, spécialiste de l'empire ottoman, Onnik Jamgocyan explique parfaitement ces situations burlesque dans une quadrilogie que nous pouvons se procurer sur Amazon :

1 - La nuit du 24 avril 1915 ou la fin de l'Arménie ottomane
2- Les Banquiers des sultans
3- Le temps des réformes
4- Les francs-maçons arméniens

Je les ai acheté et lu ces quatre livres, il s'agit d'une contribution inestimable pour l'histoire. Les turcs devraient les lire pour comprendre leur propre histoire loin des enseignements étatiques négationnsite et d'endoctrinement fallacieux.

Conclusion : Dans tous ces pays comme la France, la Russie, les états unis, le Liban ou l'Ukraine ...
Dans tous ces pays refuges à ce peuple paisible, les arméniens ont su apporter leur contribution et rendre leur mieux.
C'est leur honneur.

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