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Idées

Les sanctions économiques démystifiées

Iran
11/05/2019

Les sanctions imposées à l’Iran par le président américain Donald Trump ont commencé à ternir durement l’économie du pays qui, selon le FMI, devrait voir la croissance se contracter de 6 % cette année et l’inflation atteindre 37 %. De nombreuses industries connaissent de graves difficultés, le chômage augmente et Trump menace de sanctionner les pays – tels que la Chine, l’Inde et le Japon – qui continuent à acheter du pétrole iranien. Au vu de ces conséquences, les sanctions unilatérales constituent-elles une « solution miracle » ?

Depuis la Première Guerre mondiale, les gouvernements ont de plus en plus recours aux sanctions économiques pour atteindre leurs objectifs politiques internationaux. Elles sont devenues encore plus populaires au cours des dernières décennies. Dans les années 1990, par exemple, des régimes de sanctions ont été mis en place à un rythme moyen d’environ sept par an. Les deux tiers des 67 cas recensés lors de cette décennie étaient des sanctions unilatérales imposées par les États-Unis : pendant la présidence de Bill Clinton, on estime ainsi qu’environ 40 % de la population mondiale – soit 2,3 milliards de personnes – était soumise à une forme de sanction américaine. À l’heure actuelle, les États-Unis ont près de 8 000 sanctions en vigueur dans le monde, l’Iran étant de loin le principal État visé. En outre, depuis les années 1960, le Conseil de sécurité des Nations unies a mis en place 30 régimes de sanctions multilatérales au titre de l’article 41 de la Charte des Nations unies. Les plus réussis d’entre eux ont sans doute joué un rôle-clé dans la fin des régimes d’apartheid en Afrique du Sud et en Rhodésie du Sud (l’actuel Zimbabwe).

Pour autant, il est fort peu probable que les sanctions de Trump conduisent Téhéran à changer de politique, sans même parler de la nature de son régime. De fait, après un siècle d’expérience en la matière, la justification de ce type de mesures reste loin d’être convaincante. Une étude publiée en 2009 par le Peterson Institute for International Economics a ainsi conclu que seul un tiers des 170 cas de sanctions analysés atteignait les objectifs déclarés. Un taux de réussite qui tombait même à moins de 5 % dans une autre étude publiée en décembre 1997 par la revue International Security du Massachusetts Institute of Technology. De tels taux d’échec suggèrent que les gouvernements utilisent souvent des arguments erronés pour justifier l’imposition de sanctions. Il convient de démystifier ces idées fausses, et en particulier sept d’entre elles.



(Lire aussi : Quelle stratégie pour les Européens après les menaces de Téhéran ?)



Punition collective
Premièrement, les sanctions sont présentées comme une alternative plus douce et plus humaine à la guerre. Or, en réalité, les sanctions ouvrent souvent la voie à des guerres au lieu de les éviter : les 13 années de sanctions internationales subies par l’Irak ont par exemple été suivies par l’invasion du pays par la coalition proaméricaine en 2003.

Un deuxième argument consiste à affirmer que « si les sanctions font mal, c’est bien la preuve qu’elles fonctionnent ». Mais ce critère d’efficacité ne permet pas de définir ce qui constituerait un succès. Pire encore, cela va à l’encontre des preuves qui suggèrent que, même lorsque des produits de première nécessité tels que l’alimentation et les médicaments sont exclus, les sanctions portent atteinte à de larges pans de la population civile. Elles entravent la croissance économique, nuisent à la production et entraînent la faillite des entreprises et une hausse du chômage. Les sanctions peuvent également alimenter l’inflation en limitant les importations et en alimentant les crises monétaires.

Par conséquent, les sanctions sont souvent présentées comme « intelligentes » et « ciblées ». Dans la pratique, toutefois, les sanctions économiques globales sont une punition collective. Elles pressurisent les classes moyennes et imposent un fardeau disproportionné aux plus pauvres et aux plus vulnérables, qui sont sans doute les plus grandes victimes des régimes que les sanctions sont censées punir.

En outre, certains gouvernements justifient les sanctions comme un moyen de défendre les droits de l’homme. Or dans les faits, les ONG figurent généralement parmi les plus grands perdants des sanctions. En décrivant les sanctions comme une guerre économique contre leur pays, les régimes autoritaires accusent souvent les militants des droits de l’homme de trahison, justifiant ainsi une répression accrue. L’Iran suit d’ailleurs ce modèle : le retrait unilatéral américain de l’accord de Vienne et l’adoption d’une nouvelle série de sanctions ont ainsi enhardi les extrémistes iraniens face à l’administration Rohani.



(Repère : L'accord sur le nucléaire iranien de 2015)



Concentration accrue du pouvoir
Selon un cinquième argument souvent avancé, les sanctions seraient nécessaires et efficaces pour provoquer un changement de régime. Or, malgré les cas de l’Afrique du Sud et du Zimbabwe, il s’agit probablement du plus faible des sept arguments, comme le suggère notamment la longévité des régimes sanctionnés dans des pays tels que la Corée du Nord, Cuba et la Birmanie. De même, le blocus imposé au Qatar par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn et l’Égypte depuis juin 2017 a renforcé la popularité de l’émir et incité une partie importante de la population à se rallier à lui.

Autre idée fausse : les sanctions affaibliraient les gouvernements visés. Bien au contraire : en détériorant significativement le climat des affaires, les sanctions économiques et les pénuries qu’elles engendrent pèsent principalement sur le secteur privé, tandis que la centralisation et la concentration du pouvoir s’accroissent à mesure que les gouvernements contrôlent de plus en plus les approvisionnements en produits stratégiques.

Enfin, les sanctions sont censées être efficaces pour contenir la prolifération nucléaire. Ici aussi, leur bilan est manifestement médiocre : depuis l’entrée en vigueur du Traité de non-prolifération en 1970, sur les quatre pays qui ont acquis des armes nucléaires – Israël, l’Inde, le Pakistan et la Corée du Nord –, trois l’ont fait alors qu’ils faisaient l’objet de sanctions.

En définitive, le succès ou l’échec des sanctions économiques est déterminé par le fait qu’elles entraînent un changement de régime ou de comportement de la part gouvernement visé. Compte tenu des idées fausses qui prévalent quant à leur raison d’être, il n’est pas surprenant – comme nous le verrons probablement encore en Iran – qu’elles atteignent si rarement l’un de ces deux objectifs. Il est en revanche certain que la déstabilisation de l’Iran rendra la région plus dangereuse que jamais.


Copyright : Project Syndicate, 2019.

Par Hassan HAKIMIAN
Directeur de l’Institut du Moyen-Orient de Londres et maître de conférences à l’École des études orientales et africaines (SOAS) de l’Université de Londres.



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