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Culture

Zad Moultaka, Enkidu, Gilgamesh et le talon d’Achille

Spectacle
26/04/2019

Après le triomphe de son installation pluridisciplinaire Samas Soleil Noir à la biennale de Venise (en 2017), avec plus de 70 000 visiteurs au Grand Arsenal de la Sérénissime, Zad Moultaka est bien parti sur sa lancée. Cette saison, il a présenté et dirigé sa nouvelle création La passion d’Enkidu – avec l’ensemble Mejwez (huit instrumentistes), de la musique électronique et des vidéos – lors de deux spectacles en France début avril, puis récemment au Centre culturel Onassis à Athènes.

Moultaka a toujours interrogé les mythes pour sa quête de l’essence humaine, la compréhension de la part d’ombre chez les êtres et le renouvellement des schémas de vie dans une modernité de plus en plus délirante et cacophonique dans ses pertes de référence et son hystérie consumériste… L’artiste fait corps avec l’art dans ses diverses expressions sensorielles, auditives et visuelles pour endiguer les débâcles, les débandades et les démantèlements sociétaux.

Après Samas, et la stèle de Hammourabi énonçant les lois contre les violences et les excès guerriers dans les temps les plus reculés d’Ur (mais aussi évidente allusion aux temps actuels dans leur anarchie belliciste), voilà que Moultaka s’empare aujourd’hui de la légende de Gilgamesh, cet Hercule de la région de la Mésopotamie. Et il ne s’arrête pas à la notion de la force surhumaine de ce héros sumérien de la mythologie d’Uruk, car il fouille la part des sentiments qui l’animent à travers l’amitié qu’il porte à Endiku, créé par le Dieu Anu pour vaincre l’orgueil démesuré de Gilgamesh. Une version extrapolée de l’histoire occidentale peut-être d’Oreste et Pylade ou Patrocle et Achille. La tendresse, l’affection et la complicité qui liaient Gilgamesh à ce compagnon de l’adversité seront son talon d’Achille, sa douleur constante quand la mort fauchera cet être cher qui partageait, jusqu’à la servitude, l’amer et le doux avec lui.

Contre toute attente, les deux combattants, supposés être ennemis, deviennent alliés et amis, après qu’Enkidu, mi-bête, mi-homme velu, aide Gilgamesh à tuer le taureau envoyé par Ishtar pour les terrasser.

De ce texte de l’épopée de Gilgamesh, plus ancien que la poésie d’Homère, conservé sur douze tablettes rédigées en akkadien, la musique de Zad Moultaka jette une lumière singulière sur les rapports ambigus et particuliers entre les êtres, mais aussi sur les désirs de gloire et d’immortalité, gardés au plus secret des cœurs.

Dans une lecture renouvelée du parcours de Gilgamesh, Zad Moultaka, dans son habile et ardente composition d’une partition d’une modernité pointue, donne la voix à des sonorités sourdes de douleur, des sifflements, des tremblements, des chuintements, des martèlements. Il accorde aux musiciens des tonalités élégiaques dans leur discordance harmonique, d’une tristesse chavirée, mêlant larmes, solitude, désespoir et angoisse, tout en prêtant aux instrumentistes grecs traditionnels un discours foisonnant sur un fond alliant l’incursion audacieuse des percussions, du nay, de la lyre, du kanoun, du santuri et des violes de gambe pour une narration vibrante de vie. Une narration au lyrisme imbibé de cris d’afflictions, d’implorations, d’émotions intenses et vives.

Tout le soleil, la clameur, la poussière et les couleurs de la Méditerranée fusionnent dans un récit baroque pris dans le feu des passions humaines, des affectivités qui bouleversent et des douleurs qui humanisent. Ces douleurs qui font et défont les êtres. Ces douleurs qui nous rappellent constamment, en toute sagesse qui manquait à Gilgamesh, la part éphémère de tout parcours humain. La musique de Zad Moultaka, dans un langage unique, nous dit tout cela.


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Stes David

J'ai aimé cet article et je suis curieux d'apprendre plus de la musique de cet ensemble et musicien et faire "le voyage vers la Forêt des Cèdres" comme Gilgamesh quoique apparement dans la litterature on parle aussi de "l'abattage de cèdres sur la montagne" ce qui est un point négatif bien-sûr. En tous cas une découverte qui me fait curieux ...

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