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Moyen Orient et Monde

Entre amertume et espoir, les Algériens tirent le bilan des années Bouteflika

Reportage

Si de nombreux Algériens se félicitent de la démission de Abdelaziz Bouteflika, beaucoup sont pris par un « sentiment d’immense gâchis » après ses longues années au pouvoir.

04/04/2019

Le regard cerné par une nuit d’ivresse, rythmée par des klaxons et des chants de supporters de football contre le régime, Youcef se réveille avec le sourire. « C’est le premier jour d’une nouvelle vie pour les Algériens », glisse ce natif de la capitale, qui travaille pour un studio de montage. Mardi soir, il est descendu dans le centre d’Alger suivant un cortège de milliers de personnes, habillées pour la plupart de l’emblème national, pour célébrer la démission de Abdelaziz Bouteflika, 82 ans, de la présidence du pays. « Le 2 avril 2019 va rester dans les annales de l’Algérie comme notre second jour d’Indépendance », affirme ce jeune homme de 26 ans.Dans un pays où un habitant sur deux est âgé de moins de 30 ans et n’a connu qu’un seul homme au pouvoir, beaucoup partagent le même enthousiasme. Avec la démission de Abdelaziz Bouteflika, rendue officielle mardi et clôturant sans gloire presque 20 ans au pouvoir, ils sont nombreux à espérer un dégel de la vie politique en Algérie.

« Ma génération n’a grandi qu’avec son visage et sa voix. Et quand il est tombé malade, on n’avait droit qu’à son portrait. Rien d’autre ! Pendant ces 20 ans, tout était sclérosé, à commencer par la scène politique. Là, on va commencer à respirer », espère Feriel, une étudiante en mathématiques de 23 ans. Cette maman d’une fillette de 3 ans souhaite désormais que l’immobilisme, qui a marqué, selon elle, les années Bouteflika, soit remplacé par un « dynamisme à tous les échelons ». Elle précise : « J’espère maintenant qu’on va en finir avec l’autocratie, je veux voir du changement, je veux que ça bouge en haut, je veux de l’alternance et que les prochains présidents se succèdent sans tenter de s’accrocher au pouvoir comme Bouteflika ».

Comme Feriel, tous ceux qui ont battu le pavé ces six dernières semaines contre le statu quo politique déplorent l’addiction au pouvoir de celui qui a passé presque toute sa vie dans les hautes sphères de décision. D’abord comme ministre des Affaires étrangères sous Houari Boumediene à partir de 1963, devenant le plus jeune cadre au monde à occuper ce poste, jusqu’à devenir chef de l’État en 1999.

« La soif de pouvoir, c’est son plus grand défaut. C’est ce que je retiens avant tout de lui. Et sa mégalomanie aussi ! Il est tellement imbu de sa personne qu’il a fait construire la plus grande mosquée d’Afrique avec un minaret gigantesque. Il voulait que jamais on ne l’oublie, mais c’est le contraire qui va se produire », peste Meriem, une designer de 63 ans, qui manifestera « jusqu’à ce que toute la clique de Bouteflika s’en aille ». Elle brandit son téléphone pour montrer une photo du dirigeant sortant, considérablement affaibli, assis sur son fauteuil roulant, vêtu d’une gandoura, une tunique traditionnelle nord-africaine, en train de remettre sa lettre de démission au président du Conseil constitutionnel, Tayeb Belaiz. « C’est cette dernière image qui va lui coller à la peau. Il quitte nos vies par un trou de souris », lance-t-elle.



(Lire aussi : Pour les médias algériens, il y a un « avant et un après-22 février »)



« Avant 1999, on avait perdu notre dignité »
Les deux décennies passées par Abdelaziz Bouteflika à la tête de l’Algérie, un record national de longévité, ont été perçues par beaucoup comme une « monarchie qui ne dit pas son nom ». On lui reproche d’avoir fait « sauter le verrou », qui empêchait de briguer plus de deux mandats présidentiels consécutifs, par une révision constitutionnelle en 2008. « Cette ruse a marqué un tournant indéniable, et il a perdu beaucoup de soutiens après ça. On a ouvert les yeux, on a compris qu’il voulait rester au pouvoir coûte que coûte. Non pas pour le bien de l’Algérie, mais pour servir les intérêts de sa bande », souffle Abdel Rahmane, un entrepreneur de 24 ans dans le secteur des nouvelles technologies, qui dit ne pas encore ressentir l’absence de Bouteflika, lequel n’a plus pris la parole en public depuis son accident cérébral en 2013. « En fait, ça fait bien longtemps que la chaise est vide, on s’est habitué à son mutisme. »


(Lire aussi : Bouteflika démissionne, et après ?)


Chez beaucoup d’anciens partisans, qui ont fini par rejoindre les rangs de la contestation populaire, la rupture avec Abdelaziz Bouteflika est plus douloureuse, à la mesure des espoirs suscités à son arrivée au pouvoir. « Il aurait pu partir au bout de son deuxième mandat la tête haute. Il serait resté dans l’histoire de l’Algérie comme un grand homme, mais il s’est obstiné à se maintenir au pouvoir. Je ne m’attendais pas à ça de lui », lâche, dépité, Salim, propriétaire d’une boutique de photographie à Tlemcen, la ville située à environ 500 kilomètres à l’ouest d’Alger et considérée comme le fief du clan Bouteflika. « On l’a aimé vraiment. Au début, ses discours nous allaient droit au cœur, il nous rassurait, surtout que nous sortions de dix ans de terrorisme », confie ce commerçant de 41 ans, qui veut garder du chef de l’État démissionnaire l’image d’un « homme de terrain éloquent et diplomate ». « Il connaissait son sujet, il avait beaucoup de contacts à l’étranger. C’était la bonne personne pour nous représenter, ensuite il ne l’était plus », tranche ce photographe amateur.Assyl, un étudiant de langue française de 24 ans, affirme, lui, avoir pris ses distances avec le président algérien dès 2012. « J’étais fan de ce monsieur parce qu’il a essayé de donner le meilleur de lui-même pour l’Algérie… du moins au début. Il ne faut pas oublier qu’avant 1999, on avait perdu notre dignité. À l’étranger, on rasait les murs. Mais on a fini par ne plus reconnaître l’homme du discours du 8 mai 2012 à Sétif, qui promettait de passer la main à la nouvelle génération », critique-t-il.


(Lire aussi : La contestation algérienne, nouvelle source d'inspiration pour la région ?)



« Pas sa place dans l’Algérie de Bouteflika »
Pour ses opposants de la première heure, les années Bouteflika laissent un goût amer. Celui d’un « immense gâchis ». « On avait tout : la jeunesse, les compétences, l’argent du pétrole qui coulait à flot, le positionnement géographique stratégique. Il aurait pu bâtir un grand pays ; au lieu de ça, il a siphonné les caisses de l’État », regrette Abdel Rahmane, qui dénonce l’aggravation de la corruption sous son règne. « Pour ne citer qu’un exemple du quotidien, on n’a pas une autoroute digne de ce nom, et pourtant, c’est le secteur qui a coûté le plus cher au monde. Tout ça parce que les entreprises qui ont remporté le marché se sont servis en pots-de-vin », fulmine-t-il.

Pour Feriel, les années Bouteflika sont également indissociables du départ de nombreux harraga (« brûleurs de mer », migrants clandestins). Elle conclut : « Il n’y a pas un jeune Algérien qui n’ait songé au moins une seule fois dans sa vie à quitter le pays car il était à bout parce qu’il ne trouvait pas sa place dans l’Algérie de Bouteflika. Beaucoup ont été tentés de partir, certains sont morts en mer, d’autres ont disparu. J’espère que son départ va dissuader les Algériens d’émigrer car nous n’avons qu’un seul pays, nous n’en avons pas d’autre. »



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HABIBI FRANCAIS

Ces jeunes algeriens sont superbes ,sophistiques,intelligents,pleins d energie....
ils montrent le meilleur visage de l Algerie qui a d enormes atouts...esperons qu enfin ce pays connaisse l avenir prometteur qu il merite.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

SOUHAITONS QUE CE NE SOIT PAS UN PRINTEMPS HIVERNAL ARABE !

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