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Moyen Orient et Monde

Pour les médias algériens, il y a un « avant et un après-22 février »

Éclairage
04/04/2019

« C’était du grand n’importe quoi », déplore auprès de L’Orient-Le Jour le journaliste indépendant Mahrez Rabia en se remémorant certaines scènes au sein d’une rédaction algérienne.

Dans le système autoritaire algérien, les médias, et plus particulièrement la télévision, ont été des instruments au service du pouvoir. « Il est arrivé que les ministres appellent le journal de 20h pour se plaindre de leur temps de passage en comparaison à celui d’un autre ministre. Si vous sortiez du discours officiel, vous receviez un appel téléphonique, vous risquiez des retenus de salaire ou vous étiez virés », raconte Mahrez Rabia. L’Algérie était classée à la 136e place au classement mondial de la liberté de la presse en 2018. La parole s’est toutefois libérée au cours de ces dernières semaines, à la faveur des gigantesques manifestations populaires contre le pouvoir. Celles-ci ont permis de remettre en partie en question un système où les médias publics devaient répondre aux injonctions ministérielles et aux différentes autorités, et où les médias privés devaient s’aligner sur le discours officiel de l’autorité et des annonceurs, sous peine d’être sanctionnés financièrement.

L’attribution de la publicité publique (messages gouvernementaux, annonces légales ou publicités de société publiques ou parapubliques) à la presse a, par exemple, souvent été accusée d’être un instrument politique pour « récompenser » les médias conciliants et « punir » les critiques.

Un système dont le premier quotidien francophone du pays, el-Watan, réputé pour son indépendance, a fait les frais, lui qui a été privé de publicité publique en raison de sa position critique à l’égard du pouvoir.

« Il y a un avant et un après-22 février (date du début des manifestations). Les journalistes des médias publics se sont affranchis de cette autocensure, ils ont cassé un peu le mur de la honte et de la peur, même s’il y a encore des réticences et des blocages », affirme aujourd’hui à L’Orient-Le Jour Mourad Hachid, rédacteur en chef chargé du web d’el-Watan. La parole s’est libérée de façon progressive. Alors que les médias ont pratiqué une forme d’autocensure au début des manifestations, craignant les représailles du pouvoir, la démission de la rédactrice en chef de la radio nationale Chaîne 3, Meriem Abdou, le 24 février, a été le premier élément déclencheur de la révolte des médias. « Le 22 février, le silence était effroyable. C’est ce qui m’a poussée à démissionner, il fallait marquer les esprits pour faire bouger les lignes. Dans des situations comme celles que nous vivons actuellement en Algérie, le moindre propos peut être dévastateur, et la responsabilité journalistique exige de notre part que nous prenions les meilleures décisions et parlions aux citoyens qui attendent d’être informés. Nous ne pouvions pas faire comme si rien ne se produisait sous notre balcon », explique-t-elle aujourd’hui à L’OLJ.


(Lire aussi : Entre amertume et espoir, les Algériens tirent le bilan des années Bouteflika)


« Personne n’ose critiquer le chef de l’armée »
Cette prise de position en faveur d’une presse libre, inimaginable il y a encore quelques mois, a divisé les journalistes en interne. De nombreux rédacteurs ont préféré continuer de se taire, la peur des cercles de pouvoir faisant toujours partie du quotidien. « La mobilisation au sein de la télévision n’y était pas. Sur les 3 500 employés de l’Établissement public de la télévision, seuls un groupe d’une centaine de personnes se sont mobilisés », déclare Mahrez Rabia, présent pour soutenir ses collègues.

Une mobilisation qui a néanmoins permis l’élection d’un nouveau directeur général de la chaîne publique, Lotfi Cheriet, qui a ouvert l’antenne pendant trois heures lors de la dernière manifestation pour laisser les journalistes couvrir l’événement, alors qu’ils étaient contraints de passer sous silence les manifestations quelques semaines auparavant. Les langues s’étaient déjà dénouées à l’occasion, le 14 mars, de la conférence de presse de Noureddine Bedoui, ministre de l’Intérieur nommé Premier ministre le 11 mars, et Ramtane Lamamra, nommé vice-Premier ministre et chef de la diplomatie. Une conférence de presse lors de laquelle les journalistes ont osé pour la première fois défier les ministres, estimant que leurs réponses n’étaient pas convaincantes.


(Lire aussi : La contestation algérienne, nouvelle source d'inspiration pour la région ?)


Avancée en demi-teinte
Cette réaction au sein des rédactions a permis de faire sauter plusieurs tabous, comme celui concernant la critique du clan Bouteflika. Mais cette liberté de ton n’est qu’une avancée en demi-teinte pour le journaliste Khaled Drareni, directeur éditorial de Casbah Tribune. « Aujourd’hui, beaucoup de verrous ont sauté, il y a un peu plus de liberté depuis le début des manifestations. Mais depuis que le chef de l’armée (Gaïd Salah) a annoncé qu’il voulait destituer le président, tous les médias sont à son service. Ils critiquent Bouteflika et son frère, mais personne n’ose critiquer le chef de l’armée », dit-il à L’OLJ.

« Même si, dans la forme, on a l’impression que la parole s’est libérée, dans le fond et dans les sujets traités, il n’existe aucune liberté d’expression actuellement. La terreur du système est toujours là. Le problème des médias, c’est qu’ils se mettent à plat ventre devant l’armée », décrypte le journaliste algérien Mahrez Rabia.


(Lire aussi : Bouteflika démissionne, et après ?)


Meriem Abdou y voit pour sa part une occasion à saisir. « Je souhaite voir naître dans mon pays un service public au professionnalisme affirmé, un service public à l’écoute du citoyen, un service public responsable et consciencieux doté d’un sens aigu de la responsabilité, un service public qui n’exclut personne et qui appartient à tous les Algériens quelle que soit leur appartenance », explique-t-elle.

Premier signal positif, qui va dans ce sens, le nouveau gouvernement a annoncé hier plusieurs ouvertures en direction de la presse. Une de ces mesures concerne l’attribution de la publicité publique à la presse. Le ministre de la Communication est chargé de mettre en œuvre « outils et mécanismes juridiques » en vue de garantir « la transparence » et « l’objectivité dans l’attribution de la publicité publique, sans exclusion ni discrimination aucune entre l’ensemble des médias publics et privés », a indiqué le gouvernement dans un communiqué cité par l’agence officielle APS.


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AIGLEPERçANT

Lisez ce qu'on lit dans la presse française de ce jour

– Le Figaro : Algérie : pour les manifestants, le départ de Bouteflika ne suffit pas

– France TV info : « Qu’il démissionne ou pas, c’est pareil » : le départ de Bouteflika ne suffit pas aux Algériens qui manifesteront à nouveau vendredi

Euronews : Algérie : une démission programmée, mais qui ne suffit pas

La palme de la mauvaise foi revient sans doute à Marianne.

Le magazine vient de publier un article particulièrement significatif au lendemain du retrait de l’ex-président de la scène politique sous l’intitulé suivant : « L’Algérie sera fédérale et laïque, ou ne sera pas ».

L’auteur, Karim Akouch, s’adresse directement à la jeunesse algérienne et lui pose cette question ô combien incitatrice : « La jeunesse algérienne, ayant fait tomber le mur de la peur, s’attaquera-t-elle enfin à la montagne des tabous ? Être contre un système tyrannique, c’est courageux, cela s’appelle une révolte, mais ce n’est pas suffisant ; être pour un autre projet de société, durable, ouvert et inclusif, autrement dit, faire la révolution des mentalités, c’est encore mieux, mais cette tâche est délicate, car l’Algérie est traversée par divers courants idéologiques aux antipodes les uns des autres. »

Je dis aux algériens , méfiance ! l'odeur du sang envahi les narines des comploteurs prêts à vous envoyer les bactéries collectées ici et là .

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