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Moyen Orient et Monde

Youssef Sakat, le prêtre qui a sauvé des manuscrits centenaires de la folie de Daech

Récit

Alors que le groupe État islamique a pris le contrôle en 2014 de la région où se trouvait son monastère, Mar Bahnam et Sarah, le père Youssef Sakat a emmuré livres et manuscrits pour les sauver de la destruction par les jihadistes.

28/03/2019

Le père Youssef Sakat, prêtre irakien de rite syriaque-catholique, a sauvé les inestimables manuscrits du monastère Mar Bahnam et Sarah, l’un des plus vieux monastères de la plaine de Ninive en Irak, partiellement détruit en mars 2015 par les jihadistes du groupe État islamique.

Avant l’arrivée de Daech (acronyme arabe de l’EI) en Irak, le père Sakat était le supérieur de ce monastère, construit au IVe siècle et portant le nom de deux saints martyrs du christianisme, Bahnam et sa sœur Sarah, enfants du roi assyrien Sennacherib II, qui a christianisé l’Irak.

Plus d’un se souvient des images diffusées par les médias le 19 mars 2015, celles de la destruction de Mar Bahnam et Sarah. « En fait, Daech a détruit une partie du monastère, celle qui abrite les reliques et les ossements des saints, dont ceux de saints Bahnam et Sarah, et beaucoup d’autres revenant à des saints orientaux et occidentaux. La partie la plus importante, où j’avais caché les manuscrits, est restée intacte. Mais je ne l’ai dit à personne. En mars 2015, j’étais réfugié à Souleimaniyé et j’ai vu cela comme tout le monde à la télévision », raconte le père Sakat à L’Orient-Le Jour. Âgé d’une trentaine d’années, le père Sakat a suivi des études de théologie à Deir el-Cherfeh des syriaques-catholiques au Liban, où il a été ordonné prêtre en 2011. Et c’est en décembre 2012 qu’il a été nommé à la tête du monastère Mar Bahnam et Sarah, entre la plaine de Ninive et Mossoul, sur une colline surplombant le village musulman de Khodr, qui ne compte que trois maisons de chrétiens.


(Lire aussi : III – L’État islamique, après le califat)


Sous la coupe de Daech pendant 40 jours

« Quand Daech est arrivé dans la région, nous étions six hommes au monastère, trois prêtres et trois laïcs. Du 10 juin au 20 juillet 2014, nous avons été les otages de l’EI. Nous vivions sous leur menace. Nous n’avions plus le droit de sortir du monastère et nous subissions toutes sortes d’affronts », raconte-t-il, indiquant que les six hommes ont été à plusieurs reprises menacés de mort par les jihadistes, qui leur mettaient un revolver sur la tempe ou un couteau à la gorge.

« Il fallait franchir trois barrages pour quitter le monastère et arriver au village. Nous communiquions par téléphone portable avec nos familles et nos proches dans la plaine de Ninive. Seul un homme, de confession musulmane, parvenait à nous rendre visite. Il nous apportait de la nourriture et nous parlait de la situation hors du monastère, notamment de l’adoption des lois de l’EI. C’était un ami du monastère », note le prélat.

« Le monastère possédait d’immenses terrains agricoles, les musulmans des villages voisins les louaient ou y travaillaient. Nous avions de très bonnes relations avec le voisinage. Les tribus musulmanes faisaient appel à nous en cas de litige entre familles ou entre clans, car elles savaient que nous rendions des jugements justes et désintéressés », raconte le père Sakat, qui est lui-même originaire de Qaraqosh.

« Le monastère possédait 600 manuscrits en syriaque, français, anglais, allemand, persan et syriaque écrit en arabe, datant surtout du XIIe et du XIIIe siècle, ainsi que plus de 10 000 livres imprimés dans ces langues en plus de la langue arabe. À trois reprises, j’ai essayé de prendre la voiture du monastère et de m’évader pour acheminer les livres dans un endroit sûr à Qaraqosh, mais à chaque fois, les jihadistes m’interceptaient et m’obligeaient à rentrer au monastère. Sauver les manuscrits ainsi que les objets précieux que nous utilisons durant la messe était devenu une hantise. Le 18 juillet 2014, notre bienfaiteur musulman nous a prévenus que le danger qui nous entourait grandissait et qu’il craignait pour nos vies. Le samedi 19 juillet, après avoir célébré la messe, j’ai eu l’idée d’emmurer les livres, les manuscrits et les objets précieux dans la cage d’escalier du rez-de-chaussée. Nous avons pris nos précautions et nous avons passé notre journée à préparer les livres et les manuscrits à cacher, ainsi que les barils qui devaient les contenir, le mortier, la peinture… Nous avions trouvé sept barils. Nous nous sommes mis au travail dès la nuit tombée. Nous avons effectué notre travail presque dans l’obscurité. Il ne fallait pas que les miliciens découvrent ce que nous faisions. Nous avons rempli les sept barils et les avons couverts pour les protéger des rongeurs, nous avions trouvé également quelques boîtes que nous avons utilisées. Nous avons construit un mur en parpaing et nous l’avons peint. Nous avons terminé le travail à l’aube, à 3 heures exactement. Le dimanche 20 juillet, nous nous sommes réveillés un peu en retard et nous nous préparions à célébrer la messe l’après-midi. Mais à 13 heures 30, les jihadistes de Daech ont fait irruption au monastère, nous donnant le choix entre mourir, nous convertir à l’islam ou partir », raconte-t-il.


(Lire aussi : II – Le califat de l’EI raconté par les Syriens)


Exode et retour

Ils décidèrent de quitter les lieux et sont alors transportés dans un véhicule de l’EI hors du village de Khodr. « Une fois sur la route menant à Qaraqosh, ils nous ont ordonné de descendre, de marcher et de ne pas regarder derrière nous. Le chemin qui a pris presque une heure et demie a semblé pour moi comme une éternité. Arrivé à Qaraqosh, je me suis rendu en premier lieu auprès du patriarche syriaque-catholique. Je lui ai parlé du cauchemar que nous avions vécu. Il m’a écouté et m’a dit ensuite : “Rentre chez toi” », se souvient-il, amer.

Le père Sakat rentre alors chez sa famille à Qaraqosh, qu’il quittera avec l’exode des chrétiens le 6 août 2014. Pour lui, cet exode est comme un miracle. « Vous vous rendez compte, des dizaines de milliers de chrétiens ont pris la route jusqu’à Erbil fuyant l’État islamique sans que personne ne soit blessé. Cela relève bien du miracle », explique-t-il.

Arrivé à Erbil, il part ensuite avec sa famille pour Souleimaniyé, également dans le Kurdistan irakien, et arrive en juin 2015 au Liban où il s’occupe de la paroisse syriaque-catholique de la Sainte-Famille à Jdeidé, fréquentée par des réfugiés irakiens, et de l’école Les Anges de la paix, située à Bauchrié, qui accueille des élèves réfugiés irakiens.



La plaine de Ninive est libérée des jihadistes de l’EI en octobre 2016. Le père Sakat se rend le 7 décembre de la même année en Irak, le 8 décembre il est à Qaraqosh et le 9 décembre, à la veille de la fête de Mar Bahnam et Sarah, il se rend au monastère, collecte les ossements des saints qu’il trouve dans les décombres de l’aile détruite et à l’intérieur du monastère, puis voit le mur qu’il avait construit la veille de son départ. C’est le 10 décembre 2016, le jour marquant la fête des deux saints, que le mur est détruit et que les livres et les manuscrits sont récupérés intacts.

Aujourd’hui, la famille du père Youssef Sakat vit à Qaraqosh. Encourage-t-il ses paroissiens à rentrer au pays ou à s’établir à l’étranger ? « Que chacun fasse le choix que Dieu lui inspire. Que ceux qui sont encore à Erbil ou Souleimaniyé rentrent chez eux et que ceux qui ont quitté l’Irak se rétablissent sous d’autres cieux », dit-il, estimant que « rien ne redeviendra comme avant en Irak ». Il souhaite « des garanties internationales pour que les chrétiens puissent retourner définitivement chez eux et reconstruisent leurs vies ».

Lui, en homme d’Église, rentrera en Irak dans les mois à venir, pour revenir au monastère Mar Bahnam et Sarah.


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Eleni Caridopoulou

Que Dieu le protège,c'est comme au Liban avec le musée de Beyrouth

Wlek Sanferlou

Une Lumière d'espoir dans milieu si sombre!
Non seulement tout chrétien doit remercier père Sakat mais aussi et surtout chaque humain qui aspire à la liberté, l'égalité et le respect de l'autre dans ce monde.
Merci.

LA VERITE

BRAVO
UNE DETERMINATION FAROUCHE POUR SAUVER CE QUI POUVAIT ETRE SAUVE ENCORE FACE A LA BARBARIE DE CEDRTAINS

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ASTUCIEUX LE PRETRE. BRAVO !

Amère Ri(s)que et péril.

Un vrai résistant qui n'a pas pris en compte l'alliance que ces wahabites avaient avec l'occident.

Il a agi dans l'urgence.

Atalante fugitive

Magnifique.

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