X

Moyen Orient et Monde

III – L’État islamique, après le califat

Éclairage

Bien que défait territorialement, le groupe terroriste dispose toujours de moyens d’action dans nombre de pays.

28/03/2019

En 2001, les États-Unis de George W. Bush lançaient une « guerre contre le terrorisme » visant à en finir avec el-Qaëda et les talibans. Presque 20 ans plus tard, ces derniers ont encore les moyens de contrôler des territoires en Afghanistan, a fortiori en cas de retrait américain, et el-Qaëda, malgré la mort d’Oussama Ben Laden, est loin d’être éradiquée, en témoigne l’expansion de certaines de ses branches en Asie ou dans le monde arabe. Cette histoire n’est pas une exception. C’est celle de toute la lutte contre les groupes qualifiés de terroristes au cours de ces deux dernières décennies, notamment en Irak et au Mali : il n’y a jamais eu de victoire définitive contre le terrorisme jihadiste. Il n’y a eu que des victoires militaires et temporaires qui n’ont pas pu empêcher les groupes concernés, bien que décimés, de renaître de leurs cendres et de s’adapter au nouveau contexte.

Dans cette logique, bien que les dernières parcelles du territoire de l’État islamique (EI) en Syrie aient été reconquises, estimer que le groupe est définitivement hors d’état de nuire serait une erreur. La communauté internationale en a déjà fait l’expérience en se réjouissant sans doute trop vite de la « fin » du groupe État islamique d’Irak (EII) en 2007-2008, avant que celui-ci ne renaisse beaucoup plus fort quelques années plus tard et réussisse à conquérir un territoire à cheval sur l’Irak et la Syrie, dont la superficie égalait à son apogée celle de la Grande-Bretagne. Il « ne faut pas crier victoire trop tôt », a averti le président irakien Bahram Saleh. La mission doit s’attarder sur les « causes profondes » qui ont conduit à la réémergence de l’EI, notamment « la nécessité d’inclure toutes les communautés irakiennes (surtout religieuses) dans le système politique, le développement économique ou encore le règlement politique du conflit syrien », poursuit M. Saleh.



La tâche est tout aussi délicate que l’était la reconquête des territoires. La victoire contre l’EI laisse des villes en ruine et des populations traumatisées et à l’abandon. Elle n’a toutefois apporté aucune réponse sur les plans politique et social. La Syrie est un terrain d’affrontement régional, à mille lieues de toute possibilité de processus de paix. L’Irak est un pays profondément meurtri par quinze ans de guerre, susceptible aussi d’être à nouveau l’enjeu de bras de fer régionaux, et dans lequel les milices chiites alliées de Téhéran se taillent aujourd’hui la part du lion.

Le facteur communautaire est essentiel dans la compréhension de l’essor de l’EI en Irak puis en Syrie. Minoritaires en Irak et majoritaires en Syrie, les sunnites ne disposent pas de représentation politique importante. Le pouvoir à Bagdad est entre les mains du Premier ministre (chiite), et à Damas entre celles des alaouites (branche du chiisme et qui constitue une minorité en Syrie). Dans ce contexte, « le groupe jihadiste cherche en fait à se placer comme seule alternative possible dans un segment de la population encore marginalisé », explique Matteo Puxton, agrégé d’histoire et spécialiste de l’EI, contacté par L’Orient-Le Jour. En d’autres termes, les facteurs qui pourraient jouer en faveur du groupe jihadiste dans la région sont nombreux. Il pourrait les exploiter dans le cadre de son retour à une période « insurrectionnelle ».


(Dans la même série : II – Le califat de l’EI raconté par les Syriens)


Insurrection et communication

Celle-ci comprend, outre les meurtres et les assassinats ciblés, l’extorsion, les taxes aux populations, l’enlèvement contre rançon, les braquages, les vols, le trafic d’antiquités… Tout cela en restant « caché ». Le groupe islamiste conserve ainsi une certaine emprise sur les populations qu’il soumet, et maintient un niveau de revenus nécessaire à sa survie. « En Syrie, le groupe ne fait que dupliquer le basculement vers l’insurrection effectué en Irak il y a plus d’un an maintenant », poursuit Matteo Puxton. « L’État islamique retourne à la même phase d’insurrection qu’il a utilisée entre 2011 et 2014. Elle consiste à cibler les dirigeants militaires sunnites et terroriser la population durant la nuit dans certaines zones rurales, mais quand le jour se lève, les combattants du groupe retournent progressivement vers les villes pour essayer de trouver des fonds », explique à L’OLJ Michael Knights, chercheur au Washington Institute for Near East Policy, ajoutant que « cela a marché la première fois, alors ils reproduisent tout simplement la même formule ».

Les activités insurrectionnelles sont retransmises grâce à une communication active de l’EI, notamment à l’aide de communiqués et de vidéos postés sur les réseaux sociaux, bien que cette communication soit réduite en raison de la disparition progressive de territoires en Irak et en Syrie. « L’EI a été capable de diffuser 62 vidéos militaires en 2018, soit en moyenne plus d’une par semaine. La propagande continue sur le réseau Telegram, certes plus confidentiel que Twitter ou Facebook, mais l’EI diffuse tous les jours des communiqués de revendications d’attaques, chaque semaine des reportages photo, des vidéos courtes de l’agence Amaq », complète M. Puxton.

Évoquer une « résurgence » ou une « renaissance » du groupe jihadiste dans la région, identique à celle qu’il a effectuée au début de la décennie, semble néanmoins précipité. « L’EI ne va sans doute pas reproduire le même scénario de renaissance et d’expansion qu’en 2012-2014. Il y a tout simplement trop de forces mobilisées pour l’en empêcher. Il pourrait au maximum regagner un territoire limité », estime de son côté Ayman Jawad al-Tamimi, chercheur associé au Middle East Forum, contacté par L’OLJ.


(Lire aussi : Youssef Sakat, le prêtre qui a sauvé des manuscrits centenaires de la folie de Daech)


Gros effectifs

Selon un rapport du Centre international des études stratégiques (CSIS) publié en novembre, soit avant la fin du califat, l’EI pouvait toujours compter sur « entre 20 000 et 30 000 militants dans les deux pays, dont 10 000 et 15 000 en Irak (le reste en Syrie) ». Il peut aussi compter sur des combattants en Égypte (dans le Sinaï), en Libye, en Afghanistan, en Afrique ou encore en Asie.

Certains d’entre eux pourraient d’ailleurs être aux côtés du calife autoproclamé de l’EI, Abou Bakr al-Baghdadi, donné pour mort à plusieurs reprises, et dont le dernier signe de vie date d’août dernier via un enregistrement diffusé sur le réseau Telegram, où il appelait à continuer le combat contre l’Occident. Le sort des « cadres » de l’EI est quant à lui peu connu puisque certains ont été exfiltrés vers d’autres régions de Syrie ou ont pris la fuite. En témoignent leurs arrestations en Turquie ou dans d’autres pays de la région.

Ses effectifs importants et ses cellules dormantes assurent au groupe terroriste une grande capacité d’action dans les régions où il est présent. « Les militants de l’État islamique revendiquent toujours en moyenne 75 attaques par mois en Irak, ce qui est supérieur à la moyenne de 2016 (60,5 attaques) mais inférieur à 2017 (89,2 attaques) », toujours selon le rapport du CSIS. Entre 2017 et 2018, une dizaine d’attaques ont même ciblé la banlieue de Damas et le cœur de Bagdad, signe que le groupe peut agir même dans des secteurs très sensibles. En janvier dernier, un mois après que le président américain Donald Trump eut annoncé la défaite du groupe terroriste, quatre Américains ont été tués dans un attentat revendiqué par l’EI dans la ville de Manbij (Nord syrien).

Cette capacité à mener des attaques en grand nombre, malgré la perte de la quasi-totalité de son territoire, démontre que le groupe jihadiste dispose de moyens de coordination qui ne nécessitent pas un attachement forcé à une parcelle de terre en particulier. La disparition du territoire du « califat » n’empêchera pas d’ailleurs les combattants de s’organiser clandestinement ou de compter sur des jihadistes, tant dans la région qu’à l’étranger, vouant allégeance à l’EI, et pouvant perpétrer des attentats ou des attaques en son nom, lui assurant ainsi sa crédibilité et sa continuité.

Prochain épisode : aux origines de l’idéologie de l’État islamique



Lire aussi

Première attaque meurtrière de l'EI en Syrie depuis la perte de son "califat"

Baghouz, le village syrien où le "califat" a rendu l'âme

La fin du "califat" conforte le Pentagone dans sa stratégie

Après la fin du "califat", des jihadistes sortent des tunnels et se rendent

Un an après la "victoire", des racines de l'EI poussent toujours en Irak

Abou Bakr al-Baghdadi, de la chaire de "calife" au désert

À la une

Retour à la page "Moyen Orient et Monde"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

Dernières infos

Les signatures du jour

Décryptage de Scarlett HADDAD

Les dessous de la parenthèse Mohammad Safadi

Les + de l'OLJ

1/1

Le Journal en PDF

Les articles les plus

A WEEKLY EDITION CURATED AND
PERSONALIZED BY OUR EDITORIAL TEAM

SIGN UP TO OUR NEWSLETTER IN ENGLISH

More Info See Sample
x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

L'Orient-Le Jour vous offre 5 articles

Nous sommes un journal indépendant, nous chérissons notre liberté qui découle de notre autonomie financière comme de nos principes éthiques. Votre soutien, cher lecteur, est plus que nécessaire pour pérenniser nos initiatives.

Je poursuis la lecture

4

articles restants