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Idées

Pourquoi al-Jazeera et al-Arabiya ne voient pas de printemps arabes en Algérie et au Soudan

Commentaire
Marc LYNCH | OLJ
23/03/2019

Nul n’ignore le rôle crucial joué par les chaînes de télévision par satellite panarabes – et en particulier la qatarienne al-Jazeera – dans la transformation des soulèvements initiés en 2011 en Tunisie et en Égypte en un mouvement de révolte régionale bien plus vaste. Ce en permettant notamment aux Arabes d’inscrire ces événements dans le cadre de leur propre histoire, via la diffusion des actions et des discours protestataires auprès d’un public de masse.

Huit ans plus tard, au Soudan, puis en Algérie, les présidents Omar el-Béchir et Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis plusieurs décennies, font face depuis plusieurs semaines à des mouvements massifs de protestation populaire exigeant leurs départs. Des mouvements a priori à même de créer les conditions propices à la réapparition d’un récit médiatique autour de la notion de « printemps arabe » – un rapprochement qu’ont d’ailleurs tenté de nombreux activistes en ligne. Or, jusqu’à présent, les principales chaînes de télévision par satellite panarabes ont soigneusement évité de franchir à nouveau ce pas. Pour quelles raisons ?


Récits locaux
Certes, les événements en Algérie et au Soudan ne sont pas absents des grilles des principales chaînes satellitaires arabes : leurs développements majeurs sont régulièrement abordés dans les journaux télévisés et émissions de débats, tandis que certaines personnalités de ces médias ont pu afficher en ligne leur enthousiasme vis-à-vis de ces mouvements. Mais force est de constater que ces chaînes ne sont pas entrées dans une phase de mobilisation médiatique totale, comme elles l’avaient fait en 2011, en intégrant les différentes manifestations arabes dans un cadre global – alors traitées comme l’événement politique le plus important de la région –, mais plutôt en les présentant en grande partie comme des événements nationaux isolés.

Ce soutien relativement faible a été noté par de nombreux militants et observateurs. Pour tester cette observation, j’ai utilisé un outil développé par mon collègue Deen Freelon pour analyser les 3 200 derniers tweets sur les comptes Twitter des deux principales chaînes de télévision par satellite : al-Jazeera – qui s’est pendant longtemps imposée comme étendard du populisme arabe avant de s’aligner davantage sur la politique étrangère qatarienne – et al-Arabiya – qui joue un rôle de porte-parole du bloc contre-révolutionnaire mené par Riyad et Abou Dhabi. La période retenue pour l’analyse de ces tweets – globalement représentatifs de la programmation de chaque chaîne – remonte à janvier et s’est achevée juste avant l’annonce, la semaine dernière, par le président Bouteflika du renoncement à se représenter à l’élection présidentielle, reportée sine die. Après les premières manifestations algériennes du 22 février, environ 7 % des tweets d’al-Jazeera concernaient ce pays (le ratio étant identique pour al-Arabiya), tandis qu’environ 4 % des tweets émis par al-Jazeera à partir de janvier (et 3 % de ceux d’al-Arabiya sur la même période) concernaient le Soudan (les manifestations ayant commencé en décembre). Même compte tenu de l’agenda médiatique régional surchargé pendant cette période, ces pourcentages semblent faibles par rapport à l’importance et à l’intérêt du public pour les manifestations. Pour mesurer cet intérêt auprès du public de ces chaînes, j’ai également examiné les retweets des sujets liés à ces deux pays. Résultat : sur les comptes des deux chaînes, seuls ceux d’al-Jazeera portant sur le Soudan dépassaient le taux moyen de retweets sur la période étudiée.

Cet intérêt relativement faible tient sans doute au choix éditorial de traiter ces questions en tant que problèmes locaux, notamment sur les réseaux sociaux, avec des hashtags partagés (reliant les deux pays dans un seul tweet) presque inexistants. Fait notable : le tweet portant sur ces sujets qui a été le plus souvent partagé depuis le compte d’al-Jazeera au cours de cette période concernait une vidéo établissant un lien entre ces deux pays et posant justement la question de savoir si les événements en cours étaient le signe d’un nouveau printemps arabe…


(Pour mémoire : Guerre totale dans les médias et sur les réseaux sociaux du Golfe)



Contexte contre-révolutionnaire
Certes, certains éléments de nature géographique ou sectorielle peuvent expliquer cette ligne éditoriale. Cependant, ses principaux facteurs sont davantage d’ordre politique : de fait, ces événements interviennent dans une période contre-révolutionnaire où presque tous les régimes du monde arabe – qui ne se souviennent que trop bien du fait que l’étincelle d’où ont jailli les soulèvements régionaux de 2011 venaient d’une Tunisie lointaine et marginale – demeurent plus que jamais angoissés face à la moindre chance que ce scénario se répète. Le succès des manifestants algériens a ainsi rapidement été suivi de mises en garde de dirigeants tels que le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi contre les « émeutes », tandis que la plupart des commentateurs du Golfe ont présenté les manifestations comme un problème concernant des républiques et non des monarchies.

De plus, alors que les puissances arabes pourraient être incitées à encourager les soulèvements contre des régimes hostiles, le Soudan et l’Algérie constituent deux États en transition dans une arène régionale plus que jamais polarisée : l’Algérie est restée neutre dans le conflit entre le Qatar et le condominium saoudo-émirien, et aucun des deux camps n’est prêt à risquer de pousser Alger vers l’autre bord en raison d’une couverture médiatique hostile.

De même, les deux puissances ont la survie du président Béchir à cœur. Khartoum a récemment reconstruit ses relations avec Riyad en prenant ses distances par rapport à l’Iran et en se portant volontaire pour la guerre au Yémen, tandis que l’Arabie saoudite a réclamé la réhabilitation de Béchir malgré son inculpation pour crimes de guerre par la Cour pénale internationale. Le Soudan a également maintenu de bonnes relations avec le Qatar – comme en témoigne notamment la visite de Béchir à Doha en janvier – qui craint que tout changement de régime puisse donner lieu à un revers stratégique.

Compte tenu de ces facteurs, si les principales chaînes panarabes ne peuvent totalement ignorer l’ampleur de ces mouvements de protestation, elles sont, dans les deux cas, peu enclines à en assurer une promotion exceptionnelle. Cette donne pourrait toutefois changer en fonction des évolutions des mouvements : d’une part parce si l’un de ces régimes tombe, il deviendra extrêmement difficile de continuer à éviter un référentiel aussi puissant que celui de « printemps arabes » ; et d’autre part parce que la couverture médiatique des deux chaînes devrait différer dans la mesure où elles chercheront à façonner la nature des nouveaux régimes.

La version intégrale de ce texte est disponible en anglais et en arabe sur le site de Diwan, le blog du Carnegie Middle East Center.

Par Marc LYNCH

Professeur de sciences politiques à la George Washington University et chercheur associé au programme Carnegie pour le Moyen-Orient. Dernier ouvrage : « The New Arab Wars » (Public Affairs, 2016).


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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

PRIERE LIRE DANS MA REACTION L,ARMEE Y VEILLE ETC... MERCI.

AIGLEPERçANT

Tout ça jusqu'au jour où les cellules dormantes wahabites auront été activées par les pêcheurs en eau trouble.

On saura où elle seront fixées quand on en aura fini avec l'Irak et la Syrie du héros BASHAR EL ASSAD.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

C,EST QU,EN ALGERIE L,ARMEE Y VEUILLE... AU SOUDAN MEME AVEC LA MAIN DE FER DU TYRAN LE PRINTEMPS Y POINTE.

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